Sortie de crise, Kulturräume, Hückeswagen, vendredi 14 juin 2019

Comme j’ai quand même des temps libres, je me suis porté volontaire pour donner des coups de main, à B. évidemment, mais aussi à B. G., un peintre et sculpteur que nous avions visité l’an dernier.

Alors, hier matin (j’écris ceci samedi matin, le 15), j’ai pratiqué en partie pendant qu’A.R. P. et ses amies installaient les toiles d’A.R. chez B., j’ai un peu aidé à l’installation, puis j’ai aidé l’homme qui venait porter des chaises à les sortir de sa remorque, puis les ai montées, puis…

Puis il était trois heures, l’heure d’aller aider B. G. à installer ses toiles à l’église au bout de la rue. Nous arrivons, B. et moi, pour trouver B. G. et M., son épouse, dépités car l’aide promise par la ville n’est pas en place. Il y a de grandes barres de suspension d’œuvres d’art, à peut-être huit ou neuf pieds du sol, mais les filins qui devraient permettre de suspendre les cadres depuis les barres ne sont pas en place.

Dans l’église, il y a un homme plutôt ventripotent en t-shirt vert, entre deux âges, qui commente sans arrêt la situation en me prenant à témoin, sans comprendre que je ne pige pas un traître mot de ce qu’il débite à grande vitesse. Mon allemand archi limité ne me permet que de saisir quelques morceaux ça et là… B. retourne chez elle chercher ses propres filins de suspension (elle a le même système chez elle!), prend aussi les fils de la maison de la culture et revient. Toujours pas de nouvelles de la ville. Tout semblait pourtant réglé…

Bon; l’homme en vert a une échelle, il peut bien aider à suspendre les tableaux… Ça ne semble pas lui tenter trop trop, mais bon… Il commence par expliquer comment faire… B. lui rétorque que B. G. sait ce qu’il faut faire, qu’il est professionnel de la chose depuis plus de cinquante ans… Même en allemand, je comprends tout. Elle repart s’occuper d’autres affaires, en me demandant de rester. Je crois qu’elle anticipe quelque chose…

L’homme en vert installe les fils pour un premier tableau, fils auxquels sont fixés des crochets tenus par des vis qui doivent être bien serrées. Nous suspendons un premier tableau; ça semble aller. Puis c’est la préparation de la suspension du second… Lorsque nous l’avons en main, l’homme en vert, qui tient le côté droit, constate que le crochet n’est pas assez serré (c’est B. G. qui l’avait resserré) et il en fait tout un plat, avec le geste même d’arracher le crochet du fil. B. G. n’en peut plus et prétextant des candélabres assez moches qui séparent les deux tableaux, décide de tout ranger et de repartir. Je vois M » les yeux pleins d’eau. B. G., qui n’est vraiment pus jeune du tout, est accablé.

Je cours chez B., nous revenons à l’église, les deux tableaux et les fils sont déjà retirés. Tout le monde parle en même temps. Il y a certainement quelque chose à faire…

J’enlève la chaîne qui ferme l’escalier d’accès au balcon et monte. C’est un grand balcon en U qui fait presque le tour de la salle. Il y a de grand bancs sur les côtés. B. et M. me suivent, avec des cadres. Les grands bancs ne font pas l’affaire: les cadres glissent. Mais M. et B. G. discutent en regardant vers les côtés du chœur de l’église.

Il y a des bancs là aussi, des deux côtés de l’autel. Sur les bancs, des grands coussins qui ne dérapent pas. B. G. pose un tableau, puis deux, puis… Finalement, toute l’exposition se fait des deux côtés du chœur.

L’homme en vert, qui était parti ranger son échelle, revient et constate l’installation. B. (elle me le dira plus tard) lui dit de serrer la main de B. G., mais il fige… C’est M. qui ira lui serrer la main en premier.

B. G. et M. me remercient avec chaleur. Ils sont contents et soulagés.

Plus tard, après la distribution des laissez-passer et deux visites de maisons qui seront ouvertes le lendemain (une est dans un état incroyable!), B. et moi prenons une bière en attendant ses amis à leur hôtel. Elle est contente que je sois resté avec B. G. et M., et que je sois resté calme. Moi, je suis content qu’elle ait eu l’intuition de me dire de rester même si je me sentais inutile, à un moment donné.

Puis elle me dit que M. avait eu l’idée de mettre les tableaux sur les bancs près du chœur, dès leur arrivée sur place! Elle ajoute que c’est souvent ce qui arrive avec les idées des femmes: elles ne sont pas adoptées tout de suite, ni même toujours prises en compte…

… Soupir… Ça me rappelle des conversations avec Gaël, ma prof de yoga…

Esquissé passé: Skulpturenpark Waldfrieden, ou conduire en Allemagne, jeudi 13 juin 2019

B., qui commence à me connaître, me parle d’un parc rempli de sculptures de grandes tailles, à Wuppertal, une ville voisine. C’est autour d’une villa de l’après-guerre, restaurée mais pas visitable, dans un bois à flanc de colline, Très beau parc, avec une hôtesse parlant très bien français, ce qui est rare dans l’Allemagne contemporaine… Il y a beaucoup d’œuvres de Tony Cragg, qui est l’idéateur du domaine, mais aussi de plusieurs sculpteurs modernes, Allemands ou de l’Europe proche, et deux superbes Henry Moore. Un homme en béquilles a tenté de m’expliquer l’histoire d’une des deux sculptures de Moore, dans un anglais fortement mâtiné d’allemand. J’en ai retenu que la statue s’est promenée pas mal, et dans des conditions pas toujours glorieuses, avant de se retrouver ici, et qu’il est très fier qu’elle soit enfin à sa place, dans ce splendide parc à Wuppertal.

Il y avait une exposition temporaire d’un sculpteur Suisse dont le nom m’échappe, un ancien infirmier, si j’ai bien compris l’explication, qui s’est mis à faire des danseurs et acrobates ambigus, ça faisait penser aux corps de Pompeii… Troublant! Pas de photo possible, vu la lumière et ma technique et mon appareil…

Cela dit, pour me rendre, il m’a fallu prendre l’auto. B. me fait confiance et me prête sa petite Kia manuelle. Bon; y’a des côtes partout, y compris juste en partant, en marche arrière!… Il y a un GPS qui me parle allemand et m’indique les limites de vitesses, qui changent tout le temps, mais alors, vraiment tout le temps! Et il y a des tonnes de radars photos! J’avoue avoir été stressé un petit moment… Jusqu’à ce que je remarque que les conducteurs allemands ne manifestent apparemment jamais d’impatience. C’est très agréable.

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Dans le parc-musée, petit moment cocasse: il y avait un couple de Français dans la fin soixantaine et deux Allemandes du même âge qui visitaient ensemble. À un moment, j’en vois trois qui se placent devant une sculpture pendant que la quatrième se prépare à prendre la photo. Je me propose pour les photographier ensemble. La dame me passe son appareil avec un grand sourire puis va vers le groupe. Échange de signes avec l’homme, qui finit par se retrouver entre deux femmes dans le groupe. Il fait une remarque sur son « harem », je lui dis que c’est dommage que j’aie juste pris la photo et pas filmé, qu’on aie pu entendre son commentaire Badinerie sur le sujet de faire sourire ou de faire chanter… Puis, comme je m’éloigne, j’entends une des Allemandes dire avec un gros accent: « Mon mari aurait dit: ‘Un chien et trois os!’ »

Kulturräume, Hückeswagen, 11-13 juin 2019

Bon; je n’ai pas beaucoup écrit sur la préparation du festival, ces derniers jours… Je n’ai pas raconté le sourire lumineux de B. qui, équipée d’un pinceau d’artiste, s’attaque aux défauts de ses murs, à l’aide d’un genre de plâtre pré-coloré, ni de son sourire à la fois lumineux et totalement espiègle lorsque, ayant trouvé un trou qui ne se bouchait pas avec son produit, elle m’emprunte mon dentifrice pour faire le même travail! Le sien ne marche pas: il est rouge!

Je n’ai pas parlé de ma pratique dans ce nouvel espace, le salon chez B., qui est mon terrain de jeu samedi; de la conscience des bruits inhabituels par la fenêtre, de la tentation d’être gêné et de penser à ce que les gens vont penser et du nécessaire combat contre ces pensées…

Chaque soir, je joue un peu « pour de vrai ». Mardi soir et mercredi soir, j’ai joué respectivement Obstination et Cèdres en voile pour B., mais hier j’ai fait un peu plus. B. m’avait dit, à mon arrivée, qu’elle aurait une réunion de son groupe antinazi ce soir. J’ai proposé de jouer Cèdres en voiles, justement, après avoir décidé d’ajouter cette pièce à mon programme le jour où j’ai appris à la fois l’existence du groupe et sa nécessité, ainsi que l’implication de B.  C’était le 10 mai dernier, je crois en avoir parlé.

La réunion se tenait dans la vieille bibliothèque de la ville, qu’un autre groupe, encore mené par B., a sauvée de la fermeture, il y a quelques années. …Vous dites? Oui, c’est en effet une personne remarquable. Très attentive, généreuse, très organisée mais jamais stressante (elle absorbe le stress plutôt que de le redistribuer), elle distribue avec enthousiasme les dépliants de Kulturräume à tout le monde qu’elle croise, ou presque. Et elle fait tout ça en amateur. Elle ferait un excellent agent culturel, et je pèse mes mots.

La réunion, donc: deux hommes et cinq femmes entre deux âges, encore (je ne me suis pas compté mais j’aurais été le cadet, je crois), plus deux hommes et une femme beaucoup plus jeunes, ouf! Ça faisait du bien de les voir. La conversation porte sur les résultats du vote aux récentes élections européennes. Hum, je devrais peut-être faire un billet plus spécifiquement là-dessus, je sens que je glisse vers le hors-sujet…

Toujours est-il qu’à la fin, B. a résumé la petite présentation que j’avais préparée, puis j’ai joué. La réaction générale a été assez chaleureuse, mais je retiens en particulier que Be., une amie de B. que j’avais rencontrée l’an dernier, est venue me parler spécifiquement de la remarquable expressivité de la pièce. Youppi! Une personne convaincue! 🙂

En rentrant, B. me confie qu’elle n’est pas totalement satisfaite de la présentation et qu’elle va la repratiquer aujourd’hui; elle ajoute qu’il faut pratiquer pour être bon. Je sais, c’est pour ça que je pratique, parfois. 🙂

Esquissé passé: yoga à Hückeswagen, mardi le 11 juin 2019

J’avais certainement parlé de yoga avec B., car elle a décidé de m’inviter à son cours, ce soir. Style kundalini… Je ne sais pas trop à quoi m’attendre.

Bon; je me retrouve en minorité à plusieurs titres: le seul à ne pas parler allemand, le seul Nord-Américain et le seul homme. Je suis pas mal dans la moyenne d’âge, je crois. La prof, qui est enceinte jusqu’au menton, est la plus jeune. Les autres femmes sont toutes entre deux âges et vont de la blonde mince à celle qui a une voix et des mains d’homme. Ça ne fait rien, c’est encore moi le moins souple… Bon, passons.

Alors, y’a des pauses à tenir longtemps, d’autres à enchaîner vite, d’autres à tenir encore plus longtemps, avec une musique diffusée depuis un iPhone pour nous aider à patienter.

Les instructions sont évidemment en allemand, mais il y a des mentions en anglais, merci beaucoup… Je finis par comprendre les mots pour inspirer, expirer, tenir, et profondément…

Comme je suis encore nettement décalé dans mon horaire, je passe proche de m’endormir assis, chaque fois qu’elle nous fait tenir longtemps une posture assise… La bonne chose, c’est que je n’ai pas beaucoup plus dormi lors du shavasana… J’ai même entendu quelqu’un d’autre ronfler!

Puis, nouveauté totale, elles ont chanté deux mantras à la fin! La plupart chante juste, mais pas ma voisine! Heureusement, ce n’était pas B.

Esquissé passé, Europe, lundi 10 juin 2019

-… Alors j’avais acheté des billets d’avance, pour ne pas être à court, mais une fois dans le train, j’me dis mince, j’ai pas mes tickets! Juste au moment où le contrôleur entre dans le wagon. Mais là, y’avait une personne de couleur… Alors le contrôleur va la voir, passe un moment avec…. Juste assez longtemps pour que le train entre en gare. Alors je sors en douce, en me disant que je vais racheter des tickets et attendre le train suivant… Ben, j’te dis, j’étais loin d’être la seule personne sur ce coup-là, hein?

Choisir un programme (surprise!), Hückeswagen, mardi 11 juin 2019

Bon; Je devrais commencer par refaire l’historique de ma présence ici, je crois…

J’ai rencontré B. sur le chemin de Compostelle en juin 2017. Nous avons sympathisé au hasard de la route, et dans le fil de la conversation elle m’a parlé de sa petite ville, Hückeswagen (oui, il m’a fallu plusieurs essais avant de vraiment saisir le nom!), de ce qui s’y passait, de sa décision, un jour, d’organiser un événement culturel dans lequel les gens pourraient venir littéralement jeter un coup d’œil chez les voisins tout en étant exposés à de la culture! Le tout à l’initiative des citoyens, et avec un cachet pour les artistes! J’ai adoré le projet et souhaité en faire partie.

Quelques jours plus tard, j’avais pris de l’avance et suis arrivé à Santiago en compagnie de Peter, lequel avait fait trouver un violoncelle qui m’attendait, et duquel j’ai pu disposer quelques jours. J’ai donc pu prendre rendez-vous avec B., pour lui jouer quelques pièces, un peu plus tard.

Elle m’a entendu, le 20 juin 2017, en compagnie de R., son compagnon, et de M., une autre voyageuse. Elle m’a écrit quelques jours plus tard pour me redire que ma musique avait été un des très beaux moments de son voyage et pour m’inviter à Hückeswagen.

Profitant de mes vacances, je l’ai prise au mot en août 2018. Je suis arrivé ici en proposant d’auditionner pour les organisateurs de Kulturräume 2019. Elle a invité ses connaissances pour le dimanche 17h (nous étions vendredi pm) et entamé la recherche d’un violoncelle. Nous avons fini par trouver le violoncelle dimanche à 15h (!!!) en rentrant d’une promenade. J’ai joué et puis ai été invité à faire partie de la programmation pour 2019.

Un argument que j’ai utilisé lors de ma petite démonstration en 2018 était qu’à mon sens, Bach est un des plus grands cadeaux de la culture allemande au reste de l’humanité. Hum, je l’ai peut-être déjà dit dans un autre billet… Mais bon, tant pis, j’en suis encore convaincu!

Alors, j’ai commencé par prévoir Bach lui-même, évidemment: 1ère et 3e Suites pour violoncelle seul. Puis Reger, qui l’a presque pastiché en 1914. Puis j’ai pensé à Cassado, qui était contemporain de Casals et a donc, certainement été influencé (quoique, en fait, c’était pour avoir une musique ibérique, en témoignage de ma rencontre avec Britta), puis à Obstination, ma propre pièce, qui cite directement Bach.

Sur les entrefaites, B. m’écrit, le 10 mai, qu’elle participe, ce jour-là, à une lecture en mémoire de cette date en 1933, jour où le gouvernement nazi avait ordonné l’autodafé des livres interdits. Je pense alors à la pièce de Gilles Tremblay, dramatique et dédiée aux victimes de la guerre civile au Liban. J’avais monté cette pièce il y a quelques années, allez, hop, je la reprends. Quelques jours plus tard, je m’aperçois qu’elle a été terminée… le 10 mai 1989! C’est forcément un signe.

B. m’envoie le programme de l’après-midi. Je vois que je vais jouer à 14h, 15h, 15h30, 16h30 et 17h30. Bien, j’ai juste la place pour caser toute ma musique (mes pièces font entre 12 et 18 minutes).

Puis, bon, hier soir j’arrive à Cologne, B. vient me chercher, train de banlieue, voiture, puis nous jasons en voiture… Et je comprends que j’ai compris de travers! Ce sont les cases grises, mon horaire! Je ne dois pas jouer quatre fois trente minutes, mais bien trois fois vingt minutes!

A part rire de mon étourderie, je fais quoi? Même en coupant toutes les reprises, mon programme fait bien une heure trente!

Je crois que je vais commencer par prendre un autre café…

Carnet de route (2), Bruxelles, lundi 10 juin 2019

J’ai failli intituler ce billet « Histoire belge », mais je sens que ça aurait pu m’arriver n’importe où ailleurs…

Bon; ici, il y a un réseau wifi gratuit, bien, je puis me connecter. Voyons voir, accepter les conditions, oui, inscrire mon adresse courriel, oui, recevoir un courriel de confirmation pour activer le tout…

Boîte de courriel:  Aucune connexion, évidemment…

Faut le wifi pour recevoir le courriel, et faut le courriel pour utiliser le wifi. Un serpent qui se mord la queue…

Carnet de route: Bruxelles, lundi 10 juin 2019

À Bruxelles, il y avait deux communautés visibles, aujourd’hui. D’abord, des Écossais, en grand nombre, et presque tous en kilt. Il y en avait même un qui a joué de la cornemuse sur la Grand Place! Ils sont de passage pour le match Écosse-Belgique de demain. Apparemment, ce sont de bons touristes, sympas et pas chiants.

Il y a aussi une population maghrébine très abondante. En fait, le quartier près de la gare du Midi me faisait carrément penser à Casablanca! Mêmes clients aux mêmes cafés, même noms de boutiques, même menus, langue parlée: essentiellement l’arabe… Il y avait aussi des coins de banlieue et d’autres parties de la ville qui m’ont donné des impressions similaires.

Ça m’a donné une curieuse impression de colonisation renversée, si j’ose dire: ce ne sont pas les élites européennes qui vont occuper le territoire maghrébin, c’est le petit peuple d’Afrique du Nord qui occupe l’espace ici.

Bon; cela dit, l’Europe et les flux migratoires, ce n’est pas une histoire récente.