Gilles Tremblay, 1932-2017, I – mari de Madame Tremblay, père de mon ami, prof d’analyse, compositeur, observateur du monde…

Mes premiers souvenirs de Gilles Tremblay remontent à ma petite enfance. J’allais à l’École Buissonnière, qui était un genre de… garderie éducative avant la lettre, finalement: nous faisions des arts plastiques: peinture, pastels, terre cuite, mosaïques… au sous-sol chez les Tremblay.

Gilles et mon père se connaissaient depuis déjà longtemps: au moins depuis les années d’études à Paris de mon père, entre 1958 et 1962, si ce n’est plus avant encore… Mais le temps dont je parle ici est autour de 1971 à peut-être 1973. En tout cas, je me souviens de Madame Tremblay enceinte de son dernier fils, qui est né en 1971. Madame Tremblay, Jacqueline Pinel de son nom de jeune fille, était notre professeure; Française des environs de Grenoble, mariée à Gilles depuis 1957 et déjà mère de trois autres enfants. D’ailleurs, sa fille Joëlle, la deuxième de la fratrie, venait parfois donner un coup de main à sa mère et officiait comme monitrice. Les cours avaient lieu au sous-sol de la maison des Tremblay, boulevard Saint-Joseph à Outremont.

Rituellement, vers je ne sais plus quelle heure, nous, les enfants du « groupe des petits » (il y avait un mystérieux « groupe des grands » où était Emmanuel, le troisième de la fratrie, qui est aujourd’hui mon ami le plus ancien… mais je ne me souviens d’avoir croisé ce groupe qu’une seule fois en deux ou trois ans d’École Buissonnière), remontions pour le goûter, composé de biscuits pour le thé et de jus de pomme. Le goûter était servi dans la grande salle à manger de la belle maison pleine de recoins mystérieux. La salle à manger était juste à côté du bureau de Monsieur Tremblay, et parfois Monsieur venait nous voir et se renseignait sur ce que nous faisions et comment ça allait. Ce sont mes premiers souvenirs du son de sa voix.

Puis je suis entré à l’école primaire, alors je ne suis plus allé à l’École Buissonnière. Ma carrière en arts plastiques s’est presque arrêtée là…

Emmanuel suivait des cours de violon avec mon père. Nous nous voyions donc lors des pratiques et des concerts. Puis il est passé au violoncelle, pratiquement en même temps que moi, et peut-être pour la même raison: le poignet gauche qui ne tourne pas assez pour bien jouer du violon… Mon père lui a prêté un violoncelle et lui a donné ses premiers cours, puis Gilles a inscrit Emmanuel auprès de Joseph Joachim, qui était professeur au Conservatoire (donc le collègue de Gilles). Je crois que ça a passablement vexé mon père…

Emmanuel et moi sommes restés amis, et même que nous nous sommes vus plus souvent à l’adolescence. Nous jouions des duos de violoncelle (Popper, en particulier), dans la tourelle sur le toit de la maison des Tremblay; tourelle qui était maintenant cernée de hautes tours à appartements ou condominiums (la maison des Tremblay était devenue sombre, lorsque toutes ces tours ont poussé en quelques années)… Nous allions aussi promener Vituk, le beau chien eskimo d’Emmanuel, chien aux yeux bleus magnifiques et un peu fous, dans le cimetière Mont-Royal (chien qui a été abattu par un fermier dont il venait de tuer un mouton!), puis Muska, quelques années plus tard… Sinon, nous regardions la collection de timbres d’Emmanuel ou parlions d’Achille Talon, une de nos lectures favorites à l’époque. Et, bien sûr, nous refaisions le monde… Régulièrement, lors de mes passages, je croisais Monsieur et Madame Tremblay, parfois je soupais chez et avec eux, toujours au hasard des gens présents.

Quelques années plus tard, étudiant au Conservatoire de musique de Montréal, je me suis inscrit aux cours d’analyse musicale de Gilles Tremblay. Là, c’était un autre monde; il nous parlait de musique avec une telle poésie, c’était magnifique. La seule comparaison que je puisse faire serait d’évoquer des visites du Louvre, en compagnie de guides qui ont tous un doctorat en histoire de l’art ou en archéologie; je me souviens en particulier d’une dame qui nous parlait de tableaux avec une telle animation que la toile devenait presque scène de théâtre! Monsieur Tremblay nous guidait à travers les notes avec une verve, une imagination vivifiante. Tout devenait clair, sous ses démonstrations. Il illustrait la partition avec un tuilage ici, un balayage là, un broyage encore ailleurs… Il m’a fallu quelques semaines pour bien voir les éléments, les cellules, les périodes et les phrases, mais une fois tout ceci bien éclairci, quel régal! Je me souviens encore, en particulier, de moments d’analyse du Sacre du Printemps, de la 4e Symphonie de Brahms, de l’avant-dernière Sonate pour piano de Beethoven, de quelques mouvements des Vingt regards sur l’Enfant-Jésus de Messiaen…

…D’un cours lors duquel il nous avait parlé de la présence et de la persistance du chant grégorien, depuis le Moyen-Âge à nos jours, avec quelques exemples tirés de la musique de la Renaissance, Baroque, Classique (moins nombreux, en vérité), Romantique… Le tour d’horizon aboutissait à quelques pièces très modernes, du moins à l’époque (fin des années 80): Stockhausen, Xenakis, un autre dont le souvenir m’échappe… puis il avait sorti une feuille jaunie de sa petite mallette, avec un petit sourire un peu gêné. Ce n’était pas les Vêpres à la Vierge qu’il avait composées peu de temps auparavant, mais une autre pièce, bien antérieure, il avait presque parlé d’un péché de jeunesse… Et il nous l’avait jouée, au piano, en l’expliquant à mesure…

C’est peut-être seulement parce que c’était joué « live », mais cette pièce m’avait nettement plus parlé que les autres de l’échantillon moderne. J’étais resté après le cours et le lui avais dit. J’ai su des années plus tard, par Emmanuel, que ça l’avait fait tiquer…

Une autre fois où je l’ai fait tiquer, c’est lorsque j’ai parlé des logiciels de copie musicale que j’apprenais à utiliser, en suggérant que ça pourrait lui être utile… Il avait souri et m’avait demandé en quoi je pensais que ça pourrait lui être utile… C’était à la fin d’un souper chez eux, peut-être un anniversaire d’Emmanuel… Je n’avais pas répondu, me rendant compte que ce n’était pas son problème à lui, le compositeur, et même que pour lui c’était une perte de temps et d’énergie… Quelqu’un d’autre avait emmené la conversation ailleurs, ouf!

Pour une raison dont je ne me souviens pas du tout, j’avais manqué la création de Cèdres en voiles, la pièce pour violoncelle seul qu’il a composée à l’occasion de la fin Maîtrise d’Emmanuel. J’en avais juste entendu parler.

Au cours des années, je voyais Gilles moins souvent, surtout qu’Emmanuel a déménagé en France, pays dont il est citoyen par sa mère. Je rencontrais la famille et les amis lors des passages d’Emmanuel à Montréal. Les conversations avec Gilles (j’avais fini par oser l’appeler par son prénom, après tant d’années) étaient toujours aussi fascinantes, quel qu’en soit le sujet. Il m’avait parlé avec délice de son projet d’opéra, depuis le tout début; j’avais compris à l’époque que ce devait être un opéra de marionnettes! Je ne sais pas si c’est parce que le projet a changé, ou parce que j’avais compris de travers… Le titre, L’eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau qui dit la vérité était déjà choisi, et j’en étais ravi. J’en demandais des nouvelles… Puis il y a eu…

L’accident vasculaire cérébral… Dont Gilles n’a récupéré qu’en partie. Lors du premier concert de la série hommage en son honneur, peu de temps après, il était presque seul au balcon de la salle Pierre-Mercure, et n’était pas venu parler avec le public, pourtant conquis, après le concert.

… Ça fait déjà un long billet… La suite dans Cèdres en voiles.

 

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