(Suite de mon témoignage sur Gilles Tremblay)
Sur les entrefaites, j’avais vu la partition de Cèdres en voiles au magasin de musique (en liquidation!) et avais dit à mon amie Marie-Hélène Breault, qui était alors directrice artistique d’Erreur de type 27, l’organisme producteur de concerts de musique contemporaine à Québec, que je serais intéressé de la jouer.
J’avais oublié que je le lui avais dit, lorsqu’elle m’a appelé pour me proposer de la jouer, dans le cadre d’un concert dédié à Claude Champagne et à ses élèves.
Je suis allé m’acheter la musique (à prix de liquidation!) et l’ai posée par terre à côté de mon lutrin, osant à peine l’ouvrir et la lire sans encore la jouer pendant un bon mois, tellement elle m’intimidait! Puis, bon, c’est pas tout, ça, mais le concert approche: il me reste à peine plus d’un mois! Alors, bon, ok, faut bien essayer de la jouer, cette pièce!…
Premières lectures… Bout d’pompe à jus d’bottines! C’est pas facile! Un immense geste montant, en voix double, avec des quarts de tons, entrecoupé de plein d’épisodes, dont un particulièrement hostile: des quarts de tons en mouvement sur les deux cordes, en position du pouce!
Après une première semaine, je prends rendez-vous avec Raphaël Dubé, petit-fils de Gilles Tremblay et fils de Joëlle, mon ancienne monitrice; c’est lui qui m’enseigne comment passer à travers la pièce. Merci, beaucoup d’idées sont plus claires, maintenant. Je vois que je suis dans la bonne direction. C’est d’ailleurs ce que me dira Gilles, le lendemain: « Vous avez compris, reste juste à le faire » (je paraphrase à peine). Pendant que je suis chez les Tremblay, Jacqueline appelle Emmanuel, en France, qui me donne, lui aussi, des indications sur la pièce.
Une deuxième semaine de pratique, puis une troisième, pendant laquelle je commence à jouer la pièce à des gens pratiquement tous les jours. Merci renouvelé à mes cobayes de ce temps. Je rejoue la pièce à Gilles, qui me semble (poliment) un peu découragé… Je lui souligne la difficulté du passage en double-cordes avec les quarts-de-tons croisés; il me regarde avec un air mi-penaud mi-narquois: « Excusez-moi! »…
Dernière semaine, dernières victimes de mes essais: Philippe Mius d’Entremont, dont c’est l’anniversaire lorsque je lui joue la pièce, et Julie-Odile Gauthier-Morin, qui était rentrée de voyage la veille. Elle trouve mon jeu dur, brutal, violent… Avec raison. Je tente d’adoucir les angles…
Le lendemain, dernier essai devant Gilles Tremblay, la veille du départ pour Québec, soit trois jours avant le concert… Il fait la baboune devant mon interprétation sage… Je lui fais la remarque qu’on m’a signalé que je jouais violemment et que j’essaie de contrôler… Il m’interrompt en pointant un endroit dans la partition: « Ça, c’est violent! »
Je rejoue, comme si je giflais.
« Oui! C’est ça! »
Et je me sens comme une bouteille de champagne dont le bouchon viendrait de sauter! Je continue, jusqu’à la fin de la pièce (j’avais repris environ au troisième cinquième), Gille est ravi, je suis euphorique.
En rentrant chez moi, ce soir-là, juste après une répétition avec Marie-Hélène et Dominic Boulianne (pour des pièces en trio de Claude Champagne), je m’aperçois que je connais la pièce de mémoire, finalement! Aurai-je le culot de la jouer par cœur, deux jours plus tard?
Le lendemain, après une répétition en ville, j’emmène les Tremblay, Gilles et Jacqueline, vers Québec; ils vont résider dans un bed&breakfast tout près de là où habite Joëlle. Souper avec Joëlle.
Le surlendemain, dernière répétition puis concert. Entre les pièces en trio de Champagne et « ma » pièce, il y a d’autres solos, de Clermont Pépin, Serge Garant… Je n’assiste pas à ces pièces, pour me concentrer sur ma mémoire et réviser la pièce une dernière fois… Puis je joue.
Ça se passe très bien. Peut-être pas aussi magnifiquement que la fois du bouchon de champagne, mais pas loin. Le geste me semble clair, la pièce me semble courte, ce qui est généralement très bon signe.
Le lendemain, retour à Montréal par le Chemin du Roy. Gilles, en verve et aiguillonné par Jacqueline, se met à me parler de la classe de Messiaen. J’ai eu le sentiment que le voyage durait 45 minutes! Passage chez Jean-François, le fils aîné des Tremblay. Je rejoue la pièce pour les présents et Gilles m’écrit une très belle et aimable dédicace.
La suite de mon témoignage dans la troisième partie, Crépuscule et funérailles.

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