Porgy et Bess, Montréal, 10 août 2017

Avant de formuler mon commentaire sur le concert d’hier soir sur l’esplanade du Stade Olympique, je me permets de relater mon « expérience » Porgy and Bess, pour prendre un terme à la mode… Au total, ça va faire plus de 3000 mots; mon article le plus long à ce jour. Bonne lecture!

Je connaissais l’opéra, non, je croyais connaître l’opéra, parce qu’enfant, j’avais entendu la version d’Andre Previn, utilisée dans le film de 1959; mon père avait acheté le disque vinyle. Je ne me souviens pas s’il avait vu le film. Cette musique me semblait enthousiasmante, en vérité. J’étais déjà un fan de Gershwin, connaissant la version de Morton Gould de Rhapsody in Blue, du Concerto en Fa et d’An American in Paris.

Rendu au secondaire, j’ai certainement parlé avec chaleur de Gershwin… Toujours est-il qu’en secondaire, hum… Quatre, peut-être? Pascale Marquis, une consœur de classe, m’a fait découvrir un jour le coffret de l’enregistrement complet de la version de Lorin Maazel, dirigeant l’orchestre de Cleveland, coffret disponible à l’emprunt à la bibliothèque de Ville-Mont-Royal (j’allais à Pierre-Laporte, au secondaire, mais c’est une autre histoire).

À la maison, l’écoute de cette version nous avait causé tout un choc, à mon père et à moi. Bon, le I’m on my way final n’avait plus la modulation rajoutée par Previn, mais tout le reste… Ciel! Ces couleurs orchestrales chatoyantes, ces récitatifs, ces versions originales et nombreuses de ces chansons que je ne connaissais pas, la partie de dé sous Summertime, ces tuttis orchestraux… Wow! C’est le premier coffret que je me sois acheté, et je l’ai écouté à en user les sillons! À le savoir par cœur.

Par la suite, j’en ai vu une version télévisée, qui ne m’avait pas accroché… Une version concert à l’OSM, dirigée, si ma mémoire est bonne, par Bobby McFerrin (on parle des années 90, je crois, il se peut que ma mémoire ne soit pas si bonne), version qui ne reprenait que les grands airs; je ne me souviens pas si les chœurs y étaient. Je me souviens, par contre, avoir jeté un œil aux partitions, qui étaient sur le bord de la scène, et avoir été frappé de réaliser que c’étaient des facsimile de l’autographe original!

Des années plus tard, l’opéra a été présenté à Montréal. Voici ce que j’avais écrit à l’époque (le 4 février 2014):

Porgy and Bess…

Après le Sacre du printemps et le Concerto pour orchestre, c’est la troisième de mes œuvres fétiches que j’entends en spectacle en quelques mois.

Difficile de dire tout ce que j’ai vu et vécu dans ces trois heures-là… Je connaissais un peu l’œuvre depuis l’enfance, l’opéra entier depuis l’adolescence; je connaissais les très beaux airs et l’orchestration somptueuse, mais je n’avais pas compris tout ce qu’il y avait là de noirceur (sans jeu de mot), de tragédie, de violence, de lumière, d’amour, de douceur et de beauté. Pas réalisé à quel point la magnifique musique prolonge la parole et figure les états d’âme des protagonistes…

Merci d’abord à ma mère, de nous avoir invités, mes sœurs et moi. Merci et bravo aux musiciens, aux chanteurs, choristes et solistes, au chef, à tout le monde impliqué là-dedans, aux auteurs aussi…

Quelques regrets pour les inévitables coupures, en particulier le Jasbo Brown Blues… C’est pratiquement mon seul bémol.

C’était l’OSM qui accompagnait les chanteurs, lors de cette production de l’opéra. En sortant du concert, j’avais croisé André Moisan, qui m’avait expliqué que ce soir-là, qui était la supplémentaire, tout avait finalement marché… Il comparait les habitudes de travail en Amérique du Nord, avec la semaine de travail octroyée à l’orchestre pour monter l’opéra (si ma mémoire est bonne) avec celles en vigueur en Europe, où un opéra pareil bénéficierait d’un mois de répétitions d’orchestre, à Londres, par exemple, avant même de rencontrer les chanteurs…

Autrement dit, il s’agit aussi d’une histoire de gros sous…

Et c’est là que commence ma critique du concert d’hier soir. Ce sera une très longue critique, qui parlera beaucoup plus de l’œuvre originale que de ce que nous avons entendu hier, et pour cause: il n’y a pas eu grand-chose à entendre! Mais je vais y revenir.

D’abord, l’histoire: à chaque nouvelle version que j’ai découverte, j’ai compris un peu plus, un peu mieux, ce récit complexe. Même hier soir, malgré les coupures abyssales dans l’œuvre (mais je vais y revenir), j’ai plus et mieux compris ce qui se passait. Porgy and Bess est basé sur une pièce de théâtre, basée sur un roman, basé à son tour sur un personnage réel, un mendiant handicapé de Charleston surnommé Goat Cart Sammy. D’après les récits des témoins oculaires, ce n’était pas une personne recommandable, au contraire… Mais DuBose Heyward, l’écrivain descendant d’une famille de planteurs du Sud, s’est emparé du personnage et, peut-être par sympathie personnelle (les deux, Sammy et DuBose, ont souffert de poliomyélite), en a fait un personnage d’une profondeur et d’une bonté remarquables, transférant, en fait, tous les défauts réels de Sammy dans un de ses antagonistes, Crown.

Et c’est là, dans la différence entre la profondeur des personnages de Porgy and Bess et la relative insignifiance de ceux de Porgy et Bess, que le bât commence à blesser.

Car, oui, les personnages de Porgy and Bess sont d’une profondeur émotive et psychologique remarquables. Il y a Porgy, le mendiant infirme, qui dans le roman, la pièce et l’opéra original, se déplace essentiellement dans un chariot tiré par une chèvre. Dans Porgy et Bess, il marche à l’aide d’une cane. C’est probablement plus simple, je l’admets sans peine. Il est attentif à son entourage, pas misérabiliste du tout (surtout lorsque Bess est avec lui), courageux à sa manière, magnanime, fidèle à sa parole mais aussi superstitieux.

Bess est une femme qui a du vécu, disons; ancienne droguée, vraisemblablement prostituée et très buveuse au début de l’histoire, elle semble avoir eu une histoire ancienne avec Sportin’Life et est physiquement attirée par Crown, le mauvais garçon, même s’il la bat. Sa relation avec Porgy, qui la recueille lorsqu’elle est dans la plus mauvais passe est comme une rédemption pour elle, elle voit et admet ses propres contradictions et veut changer de vie.

Crown est officiellement un débardeur, mais il est aussi, vraisemblablement, le souteneur de Bess, ayant, toujours vraisemblablement, pris de force la relève de Sportin’Life dans ce rôle. Il est alcoolique, irascible et violent, battant Bess, qu’il semble pourtant aimer réellement, au point de vouloir retourner la chercher (est-ce un manipulateur? Le texte ne se rend pas à ce niveau-là), alors qu’il était fugitif après avoir commis le meurtre qui ouvre le drame. Une note, en passant: comme je l’évoquais plus tôt, Heyward a transféré à Crown des caractéristiques tirées de Sammy, qui était colérique, alcoolique et aurait tué trois personnes…

Sportin’Life est le pourvoyeur de Catfish Row, le hameau où se déroule le drame. Lui est clairement manipulateur, menteur, cynique, de loin le plus informé et le plus habile du groupe. D’autre part, c’est clairement un animateur de foules remarquable.

Observons en passant que nous n’avons pas affaire à un triangle amoureux, mais bien à un genre de carré.

Outre ce quatuor de tête, il y a de nombreux rôles secondaires ou tertiaires, marchands, pêcheurs, cueilleurs de coton, épouses… Dans l’opéra, Catfish Row a une vie de village fascinante et animée, avec son propre leitmotiv orchestral (j’y reviendrai), mais tout ça a été coupé hier (j’y reviendrai aussi).

Parlant de coupures et d’hier soir, le rôle de Maria faisait partie de ceux qui ont été purement et simplement éliminé, sauf dans le sous-titrage (car il y avait une technique remarquable; j’y reviendrai), ce qui donnait des moments étranges où les chanteurs disaient Serena et on voyait écrit Maria…

J’écris « dans l’opéra », mais il y a une controverse, semble-t-il, à ce sujet: certains commentateurs ou critiques, à travers les âges, ont voulu placer Porgy and Bess parmi les comédies musicales, arguant de certains aspects jazzés, des airs à succès… Je m’objecte: la complexité du sujet, avec le quatuor de tête, la complexité des personnages du quatuor, celle de plusieurs personnages secondaires (qui ont été supprimés hier, j’y reviendrai), placent cette œuvre clairement dans le camp de l’opéra sérieux. J’ajoute que le travail de composition et d’écriture de George Gershwin est, ici, d’une qualité inégalée dans le reste de son œuvre. J’ai mentionné plus tôt le leitmotiv de Catfish Row; en fait, il y a des leitmotiv  pour plusieurs personnages, pour plusieurs actions, les motifs sont combinés entre eux, modifiés, et le travail d’arrangeur de Gershwin rejoint son travail de compositeur, et les deux sont magnifiés par une orchestration de très haut niveau, avec un travail timbral comparable, à mon sens, à ce qui s’est fait de mieux en Europe, à la même époque; oui, je parle de Ravel, Prokofiev, Respighi, pour ne nommer que ceux-là. Gershwin, le fils de juifs immigrants de Saint-Petersbourg, qui n’avait rien à faire avec la musique avant l’âge de dix ans, qui l’avait apprise en grande partie en autodidacte, qui était devenu un petit pianiste de Tin Pan Alley, qui avait finalement composé des chansons à succès, qui avait concrétisé son rêve de donner une dimension symphonique au jazz et de l’hybrider avec la musique de concert, qui, de son propre aveu, ne comprenait rien à la musique de Schönberg, qui s’était fait revirer de bord par Maurice Ravel et Nadia Boulanger, à qui il avait demandé des leçons, Gershwin,  donc, a mis tout ce qu’il avait à donner et plus encore, dans cette immense œuvre qui durait plus de quatre heures lors de sa création.

Il y avait deux autres controverses, au sujet de Porgy and Bess, soit dit en passant, les deux émanant plus ou moins de la communauté noire: plusieurs chanteurs refusaient de chanter ces rôles, ce qui est problématique étant donné que la volonté des créateurs est que ne puissent chanter cet opéra que des chanteurs noirs de peau, pas des black face. D’une part, il y avait des objections face au fait que ce soit un blanc qui ait composé tout ça, sur un livret et des paroles d’auteurs blancs. Or, à mon sens, d’une part, à l’époque, personne n’aurait donné à un compositeur noir (ni à une compositrice noire, soit dit en passant) le dixième des moyens qui ont été confiés à Gershwin pour écrire et faire jouer son opéra. En tout cas, certainement pas aux États-Unis d’Amérique, où les noirs étaient encore, à toutes fins utiles, des citoyens de seconde zone (ce qui rejoindra l’autre catégorie d’objections, dans un bref instant, mais rappelons rapidement que Bessie Smith est morte à la porte d’un hôpital réservé aux blancs, qui refusait de la soigner). D’autre part, il y avait certainement un sens profond pour Gershwin, fils de juifs ayant fui Saint-Pétersbourg pour échapper à des persécutions antisémites, d’écrire cet opéra donnant la parole aux noirs, d’une certaine manière:  d’abord, il pouvait reconnaître la persécution lorsqu’il la voyait, même s’il était du « bon » côté de la barrière de couleur. Ensuite, même si les noirs étaient chrétiens, il s’est certainement reconnu spirituellement dans tous ces chants qui parlent de la Terre promise, au point d’en offrir une profusion remarquable dans l’opéra.

L’autre classe d’objections avait à voir avec le portrait d’une société noire que propose l’œuvre… Il y a là un quartier pauvre, avec des petites gens dont la majorité est honnête, et deux vrais voyous et une prostituée. À mon sens, toujours: 1) y voir une généralisation de la société noire américaine, en 1935 comme en 2017, ce serait idiot; 2) dire que ça n’existe pas, en 1935 comme en 2017, serait abjectement révisionniste; 3) partout, il va y avoir des voyous et des gens qui tentent d’être honnêtes; 4) sur les quatre petits rôles « blancs » de l’opéra, qui sont les seuls rôles parlés, deux sont les plus antipathiques de tous: le policier et le coroner sont brutaux, stupides et sans le moindre discernement ni respect.

Mais tout ça… Ah, il est probablement temps que je revienne à tout ce que j’ai laissé en plan en cours de rédaction… J’approche déjà les 2000 mots, avant même d’être terminé ce billet est probablement déjà le plus long depuis que je blogue!

Hier soir, donc, il y avait toute une technique: une vaste scène abritée, de l’éclairage, des écrans géants (qui, pour faire patienter le public, diffusaient entre autres des images qui auraient bien pu faire partie du Mois de l’histoire des Noirs: nous y apprenions, entre autres, qu’il y aurait eu plus de 4000 esclaves, noirs ou amérindiens, identifiés, du temps de la Nouvelle-France; je n’ai pas retenu s’il avait été question de la situation après le changement de régime), des tas de caméras (forcément), des micros à n’en plus finir, des rampes de haut-parleurs suspendus à des endroits stratégiquement choisis, des régies clôturées… Et beaucoup de monde, faut bien le dire, et moins de têtes grises, en proportion, que lors de mes derniers concerts symphoniques.

Un peu après l’heure de début annoncée, André Robitaille, le maître de cérémonie, vient nous avertir que le concert sera légèrement retardé, pour cause de problème technique. Une fois leproblème réglé, il revient, salue la ministre Joly, le maire Coderre, les distingués invités et cède la parole à Michel Labrècque. Lorsqu’il la reprend, c’est pour commencer par faire peur à tout le monde, en mentionnant que la première version de l’opéra durait quatre heures (!), et ainsi faire passer la pilule des coupures qui vont suivre…

Et quelles coupures! Ce sera, à mon sens, une des grandes différences entre Porgy and Bess et Porgy ET Bess… Mais jugez, plutôt: la célèbre gamme de fa# dominante secondaire qui ouvre brillamment l’opéra est lancée, suivi du non moins célèbre motif aux percussions, puis, aux cuivres, puis à tout l’orchestre, puis, joie! Au piano! Le Jasbo Brown Blues  va être joué! Il avait été coupé à l’opéra…

Bon; pendant un bon moment, on nen voit que des images d’animation sur les écrans; il va y avoir plusieurs séquences de mini film à la mode actuelle, comme des collages mobiles plutôt que de la vraie animation. Mais bon, enfin, on voit la pianiste. On arrive au moment où les chœurs vont entrer dans la danse, pour aboutir à leur hypnotique ritournelle sur le grand crescendo qui…

Non; coupure, on est lancés directement sur Summertime. Animation: champs de coton… Gnarf.

Puis André Robitaille (qui s’est tout de même honorablement tiré d’affaires dans les circonstances) revient nous parler pour résumer l’action de la première scène, qui est presque entièrement coupée: plus de partie de dés où on découvrait les personnages, plus de reprise de Summertime  dans la magnifique version accompagnant la partie de dés (Seven, come, Seven), plus d’A woman is a sometimes thing, ni de Little stars, il ne reste que la musique du combat; plus de fuite de Bess, repoussée par tous alors qu’on entend déjà les sifflets de la police, repoussée jusqu’à ce quePorgy lui ouvre sa porte…

Et nous sommes catapultés dans la deuxième scène, alors que le chœur chante que Robbins is gone, le dialogue avec le croque-mort est disparu, on enchaîne tout de suite avec My man’s gone now,  qui est prise nettement trop vite. Eh, l’action est sensée se passer en Caroline du Sud, il doit faire tellement chaud que l’orage menace constamment et que l’air donne un sentiment de papier à mouches… Or là, ça ne colle pas du tout, au contraire, ça bondit et ça sautille. Re-gnarf.

C’était Marie-Josée Lord qui faisait Serena, en 2014; sa version était plus convaincante que celle d’hier. Hier, au demeurant, elle faisait Bess, qui enchaînait avec un Oh the train’s at the station honnête, sans plus.

Tout aussi honnête que le I got plenty o’nuttin’ de Porgy, qui suivait, puis Bess, you is my woman now et le petit passage de Sportin’Life était intéressant. Tous les autres dialogues de la scène étaient éliminés, tout comme le solo d’orchestre du début de la scène de pique-nique. On se retrouvait vite avec Sportin’Life et son It ain’t necessarily so, très intéressante version, puis hop, Crown de retour en duo avec Bess dans Wat you want wid Bess?  Puis ce fut I loves you Porgy (trop vite), l’autre combat, There’s a boat dat’s leaving soon, Oh Bess, where’s my Bess? (trop vite, elle aussi) et déjà I’m on my way  et c’était fini, d’autant que l’accord final a été, lui aussi, nettement court. Il n’était pas dix heures, ouf, il n’y aurait pas de temps supplémentaire à payer aux musiciens…

Mais, oh! Est-ce une manière de rendre justice à une œuvre pareille? Non! La superbe couleur orchestrale, la splendide esthétique de l’œuvre (disons plutôt: des extraits) a été conservée et rendue, mais c’est presque tout. Les chanteurs ont donné des lectures honnêtes, intéressantes (en particulier Crown, et Sportin’Life, chez qui on sentait une heureuse influence de Michael Jackson!), mais peu développées; les passions n’étaient pas crédibles, les traits de caractère non plus. Pire encore, le chef ne suivait pas toujours les chanteurs; Sportin’Life, en particulier, se faisait mener par le bout du nez par Maestro Nagano.

Fondamentalement, c’est triste: mettre autant de temps et d’argent, quand même, pour une production avec costumes et un embryon de mise en scène, mais ne pas en mettre assez pour les répétitions, en mettre trop sur l’animation (désolé…), pour en arriver à un résultat mi-cuit et, au total, insatisfaisant, malgré les grandes qualités de l’œuvre, de l’orchestre, du chœur et des solistes… Moche.

Ça m’a fait penser à mon théorème du déjeuner gratuit, pendant mon voyage: si le déjeuner est inclus dans le prix de la nuit, le café ne sera pas bon. Comment chialer contre un concert gratuit? Difficile… Comment faire accepter au public de payer le vrai prix de ce que coûte ce genre de spectacle? Encore plus difficile. Comment amener ledit public à au moins essayer de goûter l’œuvre intégrale? Certainement pas en renonçant avant même d’avoir essayé. Comment rendre justice à ladite œuvre? Même constat. Comment faire accepter qu’en culture, tout ne sera pas rentable immédiatement? Que certains spectacles, comme cet opéra dans une hypothétique version intégrale, ne sera « payante » qu’à long terme, par le souvenir et l’élévation de l’âme qu’elle laissera chez ceux qui y auront assisté? Bonne chance ou bon courage pour faire comprendre ça aux bailleurs de fonds, que ce soient les contribuables ou les mécènes…

Cela dit, il y a quand même une justice: le public ne s’y est pas fait prendre. Même si une de mes voisines (que je ne connaissais pas) disait en se levant qu’elle avait « beaucoup aimé ça », j’avoue que je ne la crois pas, ou pas tant que ça. Oh, bien sûr, il « fallait » avoir aimé, ou alors, si on ne connaît pas l’intégrale, on peut avoir sincèrement aimé… Mais, après l’opéra, en 2014, avec le même orchestre, les applaudissements étaient autrement plus vifs et nourris qu’hier soir et le monde était debout.

Et avant de me répondre que ouain, bon, c’était en plein air… Hey! Avez-vous déjà entendu Montréal crier quand le Canadien marque un but en finale? Ou Rome, quand l’italie marque en Coupe du monde de soccer? … Oui, je sais, les moins de 25 ans ne peuvent pas répondre positivement à ces questions…

Moi, je connais la différence…

Post-scriptum: je ne sais pas si Monsieur le Maire a de l’influence auprès de NavCanada, mais, si oui, ce serait une bonne idée s’il pouvait obtenir que les petits avions ne puissent pas faire le tour Ville-Marie pendant les concerts d’orchestre en plein air près du Stade. Oui, c’est moi, l’amateur d’avions, qui dis ça.

Post-post-scriptum: le concert était tellement court, l’opéra tellement abrégé que je ne serais pas surpris que lire cette critique prenne plus de temps! 🙂

Funérailles de Gilles Tremblay, Montréal, 4 août 2017

Emmanuel et Raphaël m’ont fait l’honneur de pouvoir jouer aux funérailles de Gilles Tremblay. Il s’agissait de participer à une improvisation sur une œuvre inédite: Esquisses pour un cœur, composée à l’intention de Jacqueline à l’occasion de la Saint-Valentin 1997 et, apparemment, pas encore jouée.

La pièce était bien en évidence, au salon funéraire. Au premier regard, j’ai une impression de… comment dire, « familiarité » serait trop fort. Mais je crois reconnaître des éléments: les octaves diminuées, les renversements de direction des intervalles, un peu comme dans certains passage de Cèdres en voiles, mais aussi des symétries rompues, comme l’enseignait Messiaen dans les Techniques de mon langage musical…

Enfin… Tout ceci pour dire que j’arrive sur place, vendredi matin, à l’église Saint-Albert-le-Grand, juste à côté du couvent des Dominicains, pour prendre part à la répétition. Ciel, je crains d’être en retard: il y a déjà des gens qui jouent des fragments de « ma » pièce! Mais non, les fragments en question, soit les quatre phrases qui serviront de réservoirs de sons pour les mobiles d’improvisation, seront joués, intercalés avec des textes lus pendant la cérémonie.

Le petit « set-up » de gongs, derrière l’autel, me fait penser à la collection complète de percussions qui trônait dans le bureau de Gilles, boulevard Saint-Joseph, puis dans sa pièce, à la résidence des dernières années…

Après ces lectures accompagnées, commence la répétition de la pièce proprement dite. Je suis en excellente compagnie: il y a, par ordre approximatif d’entrée en jeu, Olivier Maranda aux percussions, Yuki Izumi à la flûte traversière, Caroline Tremblay (pas de parenté) à la flûte à bec (ténor, je crois), Estelle Lemire aux ondes Martenot, Jean-Willy Kunz à l’orgue et Vincent Ranallo, baryton.

Je ne sais pas trop comment prendre ce réservoir de notes; il y en avait un dans Cèdres en voile et, en m’entendant, Gilles avait dit que ce n’était pas du tout ce qu’il avait imaginé, mais que ça lui allait… Je demande un peu conseil à Raphaël, qui m’encourage après le premier essai très beau. Nous en faisons tout de suite un second, et c’est encore mieux. J’ai un moment d’émotion en réalisant que je suis en train de recevoir une leçon posthume de liberté, de la part de Gilles Tremblay.

Après notre moment de pratique, j’entends l’orgue qui pratique du Messiaen, de toute évidence. Je m’approche pour suivre: il s’agit de Joie et clarté des Corps glorieux, sixième des Sept Visions brèves de la Vie des Ressuscités (si toutefois j’ai bien retenu le titre: sur internet, les versions varient). Magnifique!

Joëlle, qui organise la cérémonie, est à la fois souriante et tendue; Emmanuel, Jean-François et Guillaume semblent plus cool… mais je ne gratte pas.

Saint-Albert-le-Grand… Vincent est un peu surpris du choix de cette église, plutôt que Saint-Viateur, dont les Tremblay (et ma famille, dans le temps) étaient paroissiens… Mais Emmanuel m’a expliqué que son père venait souvent ici, qu’il préférait cette église… Je comprends pourquoi, en vérité: l’église a un côté « moderne des années 60 » qui va tout-à-fait avec Gilles Tremblay, beaucoup plus que le faux gothique de Saint-Viateur (qui est par ailleurs une très belle église, juste d’un autre style). L’orgue est tout au fond, dans un genre de casier, les vitraux sans motifs laissent entrer de belles couleurs, il y a quelque chose d’à la fois dépouillé dans le volume et abondant dans le coup d’œil.

  

L’église s’est remplie après ma prise de photos. Au début de la cérémonie, Emmanuel Tremblay et Raphaël Dubé, accompagnés par Jean-Willy Kunz, ont joué l’Adagio de la Sonate en trio en sol mineur HWV 393 de Handel, dans l’arrangement de Louis Feuillard; ça commençait très bien, avec cette musique gracieuse et méditative.

Ensuite, pendant le témoignage de la famille, en fait plus particulièrement pendant les parties du discours de Joëlle, Marie-Pascale Dubé, sœur de Raphaël, improvisait un chant de gorge basé sur « papa-papou » qui a rythmé le récit. J’ai eu un moment de fascination devant l’énergie et la douceur de ce chant, mais aussi devant la beauté, la force, la poésie dégagée par chaque membre de la famille, ces héritiers de la rencontre entre un homme de musique et une femme d’arts plastiques.

Après ce témoignage, Jean-Willy Kunz a joué l’Invention #4 en ré mineur, BWV 775, de l’irremplaçable Bach: l’inventivité dans la rigueur, la rencontre entre l’évidence et l’inattendu faite en musique…

C’était le moment des témoignages des musiciens. Walter Boudreau, Michel Gonneville et Estelle Lemire ont évoqué le professeur, le compositeur, le directeur artistique, le penseur, l’humaniste, le guide… Ensuite, Robert Aitken a joué Envol, le début des Vêpres à a Vierge de Tremblay. J’ai entendu cette pièce plusieurs fois, en vérité, mais c’était la première fois qu’elle avait l’apparente simplicité d’une Invention de Bach… Je dis bien « simplicité », pas « facilité ». Ça m’a fait repenser à ce qu’Emmanuel m’avait dit sur un passage de Cèdres en Voile: « Ça, c’est du Bach! »

Puis Marie-Pascale a lu des extraits du Livre de la Sagesse, de la poésie persane du Moyen-Âge, de la poésie québécoise actuelle (Fernand Ouellette, qui était présent), un texte de Gilles Tremblay lui-même, entrecoupés de la présentation des quatre Esquisses pour un cœur, dont la partition en fac-similé était affichée dans la nef de l’église. Après les deux lectures religieuses (Emmanuel a lu bien plus que les trois lignes prévues pour la seconde!), après l’homélie, c’était le temps de jouer notre pièce. J’ai aimé notre jeu, j’ai aimé notre arrêt pour laisser sonner les ondes et l’orgue, j’ai aimé notre retour puis la dissolution des sons des instrumentistes pour laisser la voix seule chanter et dire le texte…

… J’ai su que ladite partition serait gravée sur la pierre tombale… Je vais demander la permission à la famille d’en mettre une photo sur cette page.

Après le Notre Père chanté (au fait, je n’ai même pas su le nom de la chanteuse de la paroisse… Pourtant, elle était bien bonne!), pendant la communion, un chœur (dont le nom m’a aussi échappé! Désolé!) a splendidement chanté l’Ave Maris Stella des Vêpres à la Vierge de Monteverdi. Le dernier Amen m’a paru particulièrement émouvant, un vrai remerciement pour toutes les grâces obtenues.

Il y a eu le témoignage d’un membre de la communauté de Saint-Albert-le-Grand; après tous ces témoignages, j’avais le choix entre me réjouir d’avoir côtoyé cet homme, Gilles Tremblay, si peu que ce fût, ou le vertige d’avoir échappé tant de facettes de sa personne… J’ai choisi la joie, même si j’étais très ému.

Il y a eu l’aspersion, au cours de laquelle le célébrant a invité la famille et les proches à venir envoyer de l’eau bénite sur le cercueil; Joëlle m’a fait signe, je me suis joint. Il y a eu l’encens, puis la sortie, où le cercueil a été conduit par les quatre enfants, Jean-François, Joëlle, Emmanuel et Guillaume, et par Michel Gonneville et Walter Boudreau. Pendant ce temps, Jean-Willly jouait Messiaen, et j’étais content de l’avoir écouté attentivement pendant la répétition, parce que le mouvement ordinaire de la vie courante reprenait déjà ses droits: tant de monde à saluer, à remercier, à embrasser…

Gilles Tremblay, 1932-2017, III – Crépuscule

Troisième article sur Gilles Tremblay. Voici les liens vers les autres:

http://nicolas-cousineau.com/2017/08/08/gilles-tremblay-1932-2017-i-mari-de-madame-tremblay-pere-de-mon-ami-prof-danalyse-compositeur-observateur-du-monde/

http://nicolas-cousineau.com/2017/08/08/gilles-tremblay-1932-2017-ii-cedres-en-voiles/

Après l’accident vasculaire cérébral, Gilles a regagné de la santé, de la parole, de la mobilité… mais pas totalement. Parfois, j’entendais encore la voix du Maître, celle de Monsieur Tremblay, comme pendant pratiquement tout le retour depuis Québec. Il y avait des retours surprenants, comme cette fois où Philippe Mius d’Entremont, Vincent Fournier-Boisvert et moi sommes allés improviser pour Gilles… Et avons eu la surprise que Gilles, à son tour, lance une autre improvisation! Beaucoup de plaisir, ce matin-là. Cela dit…  Avec les années, les moments de cette voix se sont faits plus rares.

Avec les années, la maison des Tremblay a commencé à montrer des signes de décrépitude, elle aussi: la peinture écaillait ici et là, les chaises de la salle à manger creusaient de plus en plus, le mortier du balcon s’effritait… Ni Gilles ni Jacqueline ne pouvaient plus s’en occuper. Oh, ils avaient bien de l’aide, des enfants et de Gaëtan (merci pour tout, encore, Gaëtan, même si ce ne sont pas mes parents), mais ce n’était pas assez.

Puis, la mobilité des parents diminuant encore (je me souviens qu’ils ont été les premiers, avec leur fils cadet, Guillaume, à venir au salon funéraire, lorsque mon père est mort; j’étais content de les voir et, même si c’était relativement près de chez eux, frappé qu’ils aient pu se rendre à pied), les enfants se sont rendus finalement à la décision de vendre la maison et de placer les parents dans une résidence où ils pourraient recevoir les soins et l’attention nécessaires à leur état… Ma dernière visite dans cette maison a eu lieu lors d’un passage d’Emmanuel, pendant que tout allait être vidé. Il m’a donné quelques livres, quelques souvenirs… Je voyais pour la dernière fois le piano Steinway doré avec des moulures, la grande table, les recoins mystérieux, les gigantesques collections de livres (!!!)… Dernier souper dans cette maison, alors que Gilles et Jacqueline n’y habitaient déjà plus (le dernier souper en leur présence auquel j’aie participé était pour le 80e anniversaire de Gilles).

Dans la résidence, il y avait tout de même un piano dans leur appartement, et Gilles avait encore sa collection de gongs. J’allais les voir essentiellement lors des passages d’Emmanuel. Gilles entendait moins bien, Jacqueline perdait la mémoire… Puis ils ont eu besoin de plus de soins encore, et il y a eu un autre déménagement, à un autre étage de la même résidence.

Dans ces années, je jasais souvent de musique avec Eugénie, une de mes amies musiciennes. Elle me parlait de son retour aux études, de mon enseignement, qu’elle voyait depuis un moment à titre d’accompagnatrice de certains élèves d’une de mes classes, de ma connaissance de la musique… Je lui disais que mes connaissances n’étaient rien, que j’avais eu le privilège de côtoyer d’authentiques grands Maîtres, Fouquet, Pierri, Müller,  Berger (le violoncelliste, pas le compositeur), Meunier, Vaillancourt… Tremblay…

Sur les entrefaites, nous avions de disponibles quelques pièces que j’avais enseignées ou jouées dans d’autres cadres ou pour le plaisir; j’ai organisé une petite séance pour les Tremblay, au cours de laquelle nous avons joué Après un rêve de Fauré et la Louange à l’éternité de Jésus de Messiaen. Gilles nous a écoutés attentivement, puis n’a pas immédiatement fait de commentaire.

Après un moment, Eugénie lui a demandé: « Est-ce que ça vous fait repenser au temps avec Messiaen? » Il a répondu: « Vous faites entendre ce que le compositeur n’a pas écrit dans la partition. » C’est la dernière fois que j’ai entendu la voix de Monsieur Tremblay. Je suis encore ému, juste de l’écrire.

Je l’ai revu, quelques fois par la suite, j’ai rejoué, seul ou en duo avec Emmanuel… Lundi le 17 juillet, Emmanuel étant en ville, je suis allé le voir et visiter ses parents. Après le souper, Emmanuel a conduit Gilles au piano électrique de la salle à manger de la résidence. Gilles a improvisé, à une main puis à deux, un genre de contrepoint à trois voix…  Nous sommes montés sur la terrasse, Emmanuel, ses parents et moi, puis Gilles a été fatigué; nous sommes redescendus et il est allé se coucher. J’ai attendu une minute ou deux de trop, avant d’aller le saluer: il dormait déjà.

Je vais parler des funérailles dans un autre billet, finalement…

Gilles Tremblay, 1932-2017, II – Cèdres en voiles

(Suite de mon témoignage sur Gilles Tremblay)

Sur les entrefaites, j’avais vu la partition de Cèdres en voiles au magasin de musique (en liquidation!) et avais dit à mon amie Marie-Hélène Breault, qui était alors directrice artistique d’Erreur de type 27, l’organisme producteur de concerts de musique contemporaine à Québec, que je serais intéressé de la jouer.

J’avais oublié que je le lui avais dit, lorsqu’elle m’a appelé pour me proposer de la jouer, dans le cadre d’un concert dédié à Claude Champagne et à ses élèves.

Je suis allé m’acheter la musique (à prix de liquidation!) et l’ai posée par terre à côté de mon lutrin, osant à peine l’ouvrir et la lire sans encore la jouer pendant un bon mois, tellement elle m’intimidait! Puis, bon, c’est pas tout, ça, mais le concert approche: il me reste à peine plus d’un mois! Alors, bon, ok, faut bien essayer de la jouer, cette pièce!…

Premières lectures… Bout d’pompe à jus d’bottines! C’est pas facile! Un immense geste montant, en voix double, avec des quarts de tons, entrecoupé de plein d’épisodes, dont un particulièrement hostile: des quarts de tons en mouvement sur les deux cordes, en position du pouce!

Après une première semaine, je prends rendez-vous avec Raphaël Dubé, petit-fils de Gilles Tremblay et fils de Joëlle, mon ancienne monitrice; c’est lui qui m’enseigne comment passer à travers la pièce. Merci, beaucoup d’idées sont plus claires, maintenant. Je vois que je suis dans la bonne direction. C’est d’ailleurs ce que me dira Gilles, le lendemain: « Vous avez compris, reste juste à le faire » (je paraphrase à peine). Pendant que je suis chez les Tremblay, Jacqueline appelle Emmanuel, en France, qui me donne, lui aussi, des indications sur la pièce.

Une deuxième semaine de pratique, puis une troisième, pendant laquelle je commence à jouer la pièce à des gens pratiquement tous les jours. Merci renouvelé à mes cobayes de ce temps. Je rejoue la pièce à Gilles, qui me semble (poliment) un peu découragé… Je lui souligne la difficulté du passage en double-cordes avec les quarts-de-tons croisés; il me regarde avec un air mi-penaud mi-narquois: « Excusez-moi! »…

Dernière semaine, dernières victimes de mes essais: Philippe Mius d’Entremont, dont c’est l’anniversaire lorsque je lui joue la pièce, et Julie-Odile Gauthier-Morin, qui était rentrée de voyage la veille. Elle trouve mon jeu dur, brutal, violent… Avec raison. Je tente d’adoucir les angles…

Le lendemain, dernier essai devant Gilles Tremblay, la veille du départ pour Québec, soit trois jours avant le concert… Il fait la baboune devant mon interprétation sage… Je lui fais la remarque qu’on m’a signalé que je jouais violemment et que j’essaie de contrôler… Il m’interrompt en pointant un endroit dans la partition: « Ça, c’est violent! »

Je rejoue, comme si je giflais.

« Oui! C’est ça! »

Et je me sens comme une bouteille de champagne dont le bouchon viendrait de sauter! Je continue, jusqu’à la fin de la pièce (j’avais repris environ au troisième cinquième), Gille est ravi, je suis euphorique.

En rentrant chez moi, ce soir-là, juste après une répétition avec Marie-Hélène et Dominic Boulianne (pour des pièces en trio de Claude Champagne), je m’aperçois que je connais la pièce de mémoire, finalement! Aurai-je le culot de la jouer par cœur, deux jours plus tard?

Le lendemain, après une répétition en ville, j’emmène les Tremblay, Gilles et Jacqueline, vers Québec; ils vont résider dans un bed&breakfast tout près de là où habite Joëlle. Souper avec Joëlle.

Le surlendemain, dernière répétition puis concert. Entre les pièces en trio de Champagne et « ma » pièce, il y a d’autres solos, de Clermont Pépin, Serge Garant… Je n’assiste pas à ces pièces, pour me concentrer sur ma mémoire et réviser la pièce une dernière fois… Puis je joue.

Ça se passe très bien. Peut-être pas aussi magnifiquement que la fois du bouchon de champagne, mais pas loin. Le geste me semble clair, la pièce me semble courte, ce qui est généralement très bon signe.

Le lendemain, retour à Montréal par le Chemin du Roy. Gilles, en verve et aiguillonné par Jacqueline, se met à me parler de la classe de Messiaen. J’ai eu le sentiment que le voyage durait 45 minutes! Passage chez Jean-François, le fils aîné des Tremblay. Je rejoue la pièce pour les présents et Gilles m’écrit une très belle et aimable dédicace.

La suite de mon témoignage dans la troisième partie, Crépuscule et funérailles.

 

 

Gilles Tremblay, 1932-2017, I – mari de Madame Tremblay, père de mon ami, prof d’analyse, compositeur, observateur du monde…

Mes premiers souvenirs de Gilles Tremblay remontent à ma petite enfance. J’allais à l’École Buissonnière, qui était un genre de… garderie éducative avant la lettre, finalement: nous faisions des arts plastiques: peinture, pastels, terre cuite, mosaïques… au sous-sol chez les Tremblay.

Gilles et mon père se connaissaient depuis déjà longtemps: au moins depuis les années d’études à Paris de mon père, entre 1958 et 1962, si ce n’est plus avant encore… Mais le temps dont je parle ici est autour de 1971 à peut-être 1973. En tout cas, je me souviens de Madame Tremblay enceinte de son dernier fils, qui est né en 1971. Madame Tremblay, Jacqueline Pinel de son nom de jeune fille, était notre professeure; Française des environs de Grenoble, mariée à Gilles depuis 1957 et déjà mère de trois autres enfants. D’ailleurs, sa fille Joëlle, la deuxième de la fratrie, venait parfois donner un coup de main à sa mère et officiait comme monitrice. Les cours avaient lieu au sous-sol de la maison des Tremblay, boulevard Saint-Joseph à Outremont.

Rituellement, vers je ne sais plus quelle heure, nous, les enfants du « groupe des petits » (il y avait un mystérieux « groupe des grands » où était Emmanuel, le troisième de la fratrie, qui est aujourd’hui mon ami le plus ancien… mais je ne me souviens d’avoir croisé ce groupe qu’une seule fois en deux ou trois ans d’École Buissonnière), remontions pour le goûter, composé de biscuits pour le thé et de jus de pomme. Le goûter était servi dans la grande salle à manger de la belle maison pleine de recoins mystérieux. La salle à manger était juste à côté du bureau de Monsieur Tremblay, et parfois Monsieur venait nous voir et se renseignait sur ce que nous faisions et comment ça allait. Ce sont mes premiers souvenirs du son de sa voix.

Puis je suis entré à l’école primaire, alors je ne suis plus allé à l’École Buissonnière. Ma carrière en arts plastiques s’est presque arrêtée là…

Emmanuel suivait des cours de violon avec mon père. Nous nous voyions donc lors des pratiques et des concerts. Puis il est passé au violoncelle, pratiquement en même temps que moi, et peut-être pour la même raison: le poignet gauche qui ne tourne pas assez pour bien jouer du violon… Mon père lui a prêté un violoncelle et lui a donné ses premiers cours, puis Gilles a inscrit Emmanuel auprès de Joseph Joachim, qui était professeur au Conservatoire (donc le collègue de Gilles). Je crois que ça a passablement vexé mon père…

Emmanuel et moi sommes restés amis, et même que nous nous sommes vus plus souvent à l’adolescence. Nous jouions des duos de violoncelle (Popper, en particulier), dans la tourelle sur le toit de la maison des Tremblay; tourelle qui était maintenant cernée de hautes tours à appartements ou condominiums (la maison des Tremblay était devenue sombre, lorsque toutes ces tours ont poussé en quelques années)… Nous allions aussi promener Vituk, le beau chien eskimo d’Emmanuel, chien aux yeux bleus magnifiques et un peu fous, dans le cimetière Mont-Royal (chien qui a été abattu par un fermier dont il venait de tuer un mouton!), puis Muska, quelques années plus tard… Sinon, nous regardions la collection de timbres d’Emmanuel ou parlions d’Achille Talon, une de nos lectures favorites à l’époque. Et, bien sûr, nous refaisions le monde… Régulièrement, lors de mes passages, je croisais Monsieur et Madame Tremblay, parfois je soupais chez et avec eux, toujours au hasard des gens présents.

Quelques années plus tard, étudiant au Conservatoire de musique de Montréal, je me suis inscrit aux cours d’analyse musicale de Gilles Tremblay. Là, c’était un autre monde; il nous parlait de musique avec une telle poésie, c’était magnifique. La seule comparaison que je puisse faire serait d’évoquer des visites du Louvre, en compagnie de guides qui ont tous un doctorat en histoire de l’art ou en archéologie; je me souviens en particulier d’une dame qui nous parlait de tableaux avec une telle animation que la toile devenait presque scène de théâtre! Monsieur Tremblay nous guidait à travers les notes avec une verve, une imagination vivifiante. Tout devenait clair, sous ses démonstrations. Il illustrait la partition avec un tuilage ici, un balayage là, un broyage encore ailleurs… Il m’a fallu quelques semaines pour bien voir les éléments, les cellules, les périodes et les phrases, mais une fois tout ceci bien éclairci, quel régal! Je me souviens encore, en particulier, de moments d’analyse du Sacre du Printemps, de la 4e Symphonie de Brahms, de l’avant-dernière Sonate pour piano de Beethoven, de quelques mouvements des Vingt regards sur l’Enfant-Jésus de Messiaen…

…D’un cours lors duquel il nous avait parlé de la présence et de la persistance du chant grégorien, depuis le Moyen-Âge à nos jours, avec quelques exemples tirés de la musique de la Renaissance, Baroque, Classique (moins nombreux, en vérité), Romantique… Le tour d’horizon aboutissait à quelques pièces très modernes, du moins à l’époque (fin des années 80): Stockhausen, Xenakis, un autre dont le souvenir m’échappe… puis il avait sorti une feuille jaunie de sa petite mallette, avec un petit sourire un peu gêné. Ce n’était pas les Vêpres à la Vierge qu’il avait composées peu de temps auparavant, mais une autre pièce, bien antérieure, il avait presque parlé d’un péché de jeunesse… Et il nous l’avait jouée, au piano, en l’expliquant à mesure…

C’est peut-être seulement parce que c’était joué « live », mais cette pièce m’avait nettement plus parlé que les autres de l’échantillon moderne. J’étais resté après le cours et le lui avais dit. J’ai su des années plus tard, par Emmanuel, que ça l’avait fait tiquer…

Une autre fois où je l’ai fait tiquer, c’est lorsque j’ai parlé des logiciels de copie musicale que j’apprenais à utiliser, en suggérant que ça pourrait lui être utile… Il avait souri et m’avait demandé en quoi je pensais que ça pourrait lui être utile… C’était à la fin d’un souper chez eux, peut-être un anniversaire d’Emmanuel… Je n’avais pas répondu, me rendant compte que ce n’était pas son problème à lui, le compositeur, et même que pour lui c’était une perte de temps et d’énergie… Quelqu’un d’autre avait emmené la conversation ailleurs, ouf!

Pour une raison dont je ne me souviens pas du tout, j’avais manqué la création de Cèdres en voiles, la pièce pour violoncelle seul qu’il a composée à l’occasion de la fin Maîtrise d’Emmanuel. J’en avais juste entendu parler.

Au cours des années, je voyais Gilles moins souvent, surtout qu’Emmanuel a déménagé en France, pays dont il est citoyen par sa mère. Je rencontrais la famille et les amis lors des passages d’Emmanuel à Montréal. Les conversations avec Gilles (j’avais fini par oser l’appeler par son prénom, après tant d’années) étaient toujours aussi fascinantes, quel qu’en soit le sujet. Il m’avait parlé avec délice de son projet d’opéra, depuis le tout début; j’avais compris à l’époque que ce devait être un opéra de marionnettes! Je ne sais pas si c’est parce que le projet a changé, ou parce que j’avais compris de travers… Le titre, L’eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau qui dit la vérité était déjà choisi, et j’en étais ravi. J’en demandais des nouvelles… Puis il y a eu…

L’accident vasculaire cérébral… Dont Gilles n’a récupéré qu’en partie. Lors du premier concert de la série hommage en son honneur, peu de temps après, il était presque seul au balcon de la salle Pierre-Mercure, et n’était pas venu parler avec le public, pourtant conquis, après le concert.

… Ça fait déjà un long billet… La suite dans Cèdres en voiles.

 

Nos amis les chanteurs, deuxième épisode (Montréal, août 2017)

Cette fois-ci, ce sera répétition et concert dans un centre sportif. Au programme, trois solistes, à savoir un ténor fameux, passablement touche-à-tout, puis un couple de chanteurs populaires. Le couple a une petite fille dont la santé laisse à désirer, en ce jour; la sœur de la chanteuse est disponible, au cas où il faudrait un remplacement au pied levé.

Le ténor populaire est très à l’aise avec l’orchestre; les deux « jeunes » chanteurs sont moins expérimentés, et ça se sent dans leurs commentaires. Cependant, ils ne boudent pas leur plaisir, et expriment volontiers leur gratitude envers l’orchestre.

Ce ne sont pas que des variétés, puisqu’il y a toute une variété de musique…

ahem… ma sœur me donnerait une pénalité pour ce jeu de mot…

Bon; il ya du chant napolitain, un air d’opérette allemand, des airs d’opéra italiens, du pop américain, européen, québécois… Pour tous les goûts, finalement. La chanteuse ose s’offrir un air populaire italien en duo avec le ténor…

C’est mignon: tout le long des répétitions des pièces en duo et en trio, le couple de chanteurs populaires, sans en avoir l’air, prend conseil auprès du ténor et celui-ci, sans en avoir l’air, leur donne des cours de chant et de musique. Pas la moindre trace d’arrogance, de suffisance, de snobisme, ni d’une part ni de l’autre; au contraire, il y a beaucoup de respect et de délicatesse de part et d’autre.

Pendant le concert, je suis encore une fois frappé par l’aisance de ce ténor avec le public: il l’enroule autour de son petit doigt avant de le mettre dans sa petite poche! En plus, il chante vraiment bien. Les deux chanteurs populaires sont très bons aussi.

Il y a tout de même un moment où j’ai été ému, transporté dans mon souvenir… Du temps où je vivais dans Villeray, près du marché Jean-Talon (rue Jules-Verne, si, si!), j’allais souvent souper dans un machin à brochettes sur St-Denis, près de Villeray (justement), et je jouais au scrabble avec une dame âgée qui y soupait, elle, pratiquement tous les soirs. Je ne sais pas quel était le poste de radio, mais les mêmes chansons jouaient presque tous les soirs, et presque dans un ordre identique. Une des chansons du couple, fort jolie (une traduction d’un original américain, semble-t-il), passait donc très souvent; c’est la première fois que j’entendais parler d’eux.

Suzanne est morte du cancer, quelques semaines après mon père…

Évidemment, cette chanson a fait partie du programme…

Esquissé passé, Montréal, août 2017

[…] « Ça n’allait pas très bien avec sa mère, alors j’ai su que j’avais une fille, elle avait quinze ans! Ce n’est pas une relation proche proche, alors normalement elle m’appelle surtout pour l’argent. Mais là, elle veut que je joue à son mariage… » [je paraphrase en partie]

Il a les larmes aux yeux en me racontant ça…

Esquissé passé, juillet 2017

[…] « Unfortunately, I caught a gastro and was in miserable shape yesterday throughout a 4h meeting in St Jovite!! I barely held it together as my stomach churned and intestinal muscles wanted to expulse the rogue bacteria from my gut!! Sorry for the gross details. Imagine being surrounded by toilets in a plumbing showroom when one has a gastro!! » […]

Un jour, on va voir ça dans un film…

Nos amis les chanteurs, premier épisode (Montréal et Québec, juillet 2017)

… Bon, j’ai pris du retard dans mon écriture… Là, je paie pour; j’ai beaucoup de chroniques à rattraper… Voyons; deux sur des concerts avec des chanteurs, une ou deux sur un décès et les funérailles subséquentes, une ou deux sur d’autres cérémonies dans la même fin de semaine, un esquissé passé douloureux… Bon, allez, au clavier, mon coco!

Ce billet-ci va parler de ma première gig d’orchestre, quelques semaines (déjà!) après mon retour de voyage.

Il y a parfois une curieuse relation entre les chanteurs et les… instrumentistes… J’ai failli écrire « les vrais musiciens »! Mais, outre la taquinerie méchante, ce petit mot illustre bien l’espèce de rivalité sous-jacente entre les deux « équipes », si j’ose dire; rivalité pas toujours dénuée d’un peu de jalousie de la part des instrumentistes, il faut bien le dire…

Jalousie basée, d’une part, sur l’antériorité de la pratique: les chanteurs « classiques » commencent parfois leurs études aussi tard que le collège ou l’université, parce que leur chant demande que la morphologie du corps soit entièrement développée, alors que nous, les instrumentistes, arrivons au même niveau scolaire nantis déjà de plusieurs années d’expérience. Alors, dans les mêmes classes, nous nous côtoyons, instrumentistes au moins un petit peu chevronnés d’une part, chanteurs et chanteuses ne sachant pas toujours de quoi il est question d’autre part, et parfois ça nous fait grincer des dents, surtout lorsque la réponse au problème insoluble pour les uns semble tellement évidente aux autres. En plus, les chanteurs et chanteuses sont formé(e)s pour assumer l’attention de toute une salle, en rayonnant en toutes circonstances; nous, non. Conséquence: aucun problème, si flagrant soit-il, ne semble jamais venir de la personne qui chante, lorsque ladite personne assume un peu trop ce rôle de vedette. Nous, ça nous énerve. Pour finir, il y a aussi les cachets, qui sont nettement plus favorables aux chanteurs solistes qu’aux orchestres qui les accompagnent…

Mais, rendu là, il faut bien dire qu’une sélection s’est déjà opérée, après les études; normalement, à l’orchestre, nous accompagnons des gens beaucoup plus solides et généralement infiniment plus aimables que ce que je viens de décrire, et c’est tout à leur honneur.

Reste que les répétitions ne sont pas toujours faciles…

Pour ce programme, composé d’airs d’opéra, il y a en tout huit solistes, soit deux sopranos, une mezzo, trois ténors et deux barytons. Dès le début de la répétition, le chef les convoque tour à tour, dans le désordre, pour tenir tout le monde un peu occupé, en alternance.

Contrairement au concert, les chanteurs, pendant les répétitions, sont tournés vers l’orchestre. Ça fait que nous pouvons mieux observer leur art et leurs manières… Ce sont tous d’excellents chanteurs, il faut bien le dire… mais la mezzo, entre les moments où elle chante magnifiquement un air orné d’une quantité incroyable de vocalises, par ailleurs magistralement et suavement exécutées, la mezzo, disais-je, mâche une chique de format olympique… « J’ai une gomme! », proclame-t-elle, comme si tout le monde ne l’avait pas remarquée. Je repense à mon père et à son dédain, que dis-je, dégoût, pour ces machins… Il aurait fait une crise d’apoplexie!

Il y a le baryton qui chante cet air si populaire, si universellement connu, à pleins poumons… Les chanteurs de concert ou d’opéra ont beaucoup de puissance; c’est aussi douloureux pour nous que d’endurer des trombones ou une batterie, croyez-moi! Et parfois, ils font des petits concours, on ne sait pas trop pourquoi: incertitudes momentanées pour cause de retour de vacances, crise de m’as-tu-vu, apprentissage ou redécouverte d’un texte peu familier? Toujours est-il que lorsque le même baryton et un des ténors commencent leur splendide duo, nous nous demandons quelle nuance peut bien être écrite dans leurs partitions; nous, nous avons « pianissimo » mais les oreilles nous frisent encore devant leurs « fortissimo » intense.

Le même ténor, qui souffre d’un déficit d’attention diagnostiqué (rapporté par une des soprani), est parti à la pause, oubliant de répéter un de ses airs… Un autre ténor chante son air « fortissimo » du côté des violons, épargnant relativement les basses, pour une fois.

… J’ai l’air de grincer des dents… Y a-t-il eu de beaux moments? Oui: d’abord, il y a très peu de Verdi dans ce programme, ce qui est une bonne nouvelle pour les instrumentistes. Verdi, c’est un peu comme Chopin ou Paganini: autant la mélodie est superbe, autant les accompagnements sont souvent monotones ou vides. Ensuite, il y a de très beaux airs, dont un splendide duo de Mozart, en plus des autres évoqués jusqu’ici, plus Bizet, Puccini et quelques grands favoris…

Mais tout ça ne prend son sens qu’au moment du concert, il faut bien le dire. Après une brève dernière répétition/prise de son, car le concert va avoir lieu en plein air, répétition essentiellement orientée sur les pièces d’ensemble (quelques duos, un trio, un sextuor), puis après le souper, nous arrivons enfin sur scène pour le concert.

Premier constat: il fait froid! Plusieurs musiciens restent en coupe-vent, une des chanteuses fera la remarque qu’il y a quand même une injustice envers les femmes dans ce genre de concert, alors qu’elle se présente en robe bustier devant un parterre rempli de gens en manteaux… On dirait un festival d’hiver, alors que nous sommes fin juillet!

Second constat: je peux bien chialer devant les petits travers des chanteurs et chanteuses en répétition, reste qu’il faut du courage en chien pour aller s’exposer comme ils le font, devant un public si nombreux, en mettant leur carrière en jeu à chaque fois: ils sont à un craquement de voix de la fin, dans un sens… On peut bien leur pardonner un petit moment de cabotinage… Ils savent susciter des vagues d’émotions dans le public, vagues sur lesquelles ils surfent avec aisance, voire avec élégance…

Il faisait trop froid, alors le chef a retiré une des pièces du programme; c’est vraiment bien tombé: il a commencé à pleuvoir juste vers la fin du rappel!