Carnet de voyage, Casablanca, mardi 5 mars 2019

Il n’y a pas qu’à l’église, ou la mosquée ou la synagogue ou la salle du Royaume ou l’assemblée, qu’il faille faire acte de foi.

Nous étions cet après-midi sur le boulevard de la Corniche, qui longe une petite péninsule sur l’océan.

J’ai pensé à cette phrase de Félix Leclerc que mon père citait de temps en temps: « Fais quelques pas autour de la Méditerranée: tu verras ce que Dieu a fait de plus beau, et l’homme de pire. »

Casablanca est sur l’Atlantique, mais ici, sur la Corniche, la remarque s’applique fort bien. Il reste un tout petit morceau de plage, pris entre deux constructions. Partout ailleurs, il y a des immeubles assez bas (en contrebas de la route) pour qu’on puisse voir la mer, puis des cours avec des piscines, puis des murets, puis des rochers et l’océan… mais aussi des trucs, des machins, des faux palmiers dans une piscine vide, une barque barbecue sur une fausse plage, des jeux pour enfants, des studios qui font penser à un motel, des restos ou cafés vitrés du côté de l’océan… Pas un pouce d’accès direct depuis le boulevard. Tout est privé.

Ce n’est pas tout, car tout est aussi comme dans mon billet d’hier, c’est-à-dire vétuste, usé, suranné… Ça a dû être neuf dans les années, euh… 1970, peut-être; ça me fait penser à des films de Pierre Richard, disons, comme Le coup du parapluie ou C’est pas moi c’est lui

Je repense à ce moment d’un monologue de Pierre Richard, justement, où il parlait de la surprise de l’admirateur qui le rencontre dans la rue et constate qu’il a bien vieilli depuis le film de l’autre soir…

Tout ce long préambule pour en venir à deux constats:
-le premier est celui du sentiment de la fin d’un monde, de plusieurs mondes, en fait.
•Les autos neuves sont presque toutes des voitures de luxe. Les belles maisons sont cachées derrière de hautes clôtures, les endroits publics sont moches, les endroits semi-privés sont semi-moches…
•le français, qui est encore remarquablement présent, recule, sous la pression de l’arabe, mais aussi celle de l’anglais. C’est encore discret, mais je suppose que ça va s’amplifier; la pub est attaquée en premier.
-le second est celui qui porte sur la foi: bon, d’accord, nous ne sommes qu’en mars, ce n’est pas du tout l’été ni le moment des vacances (d’ailleurs, il y a une proportion non négligeable de gens qui portent des manteaux doublés, ici, par 16-20 degrés!), mais l’impression de la Corniche est généralement glauque. Je suppose que, s’il y a plus de monde, l’ambiance sera meilleure, mais pour ceux qui y étaient aujourd’hui, il fallait y croire, vraiment…

Nouvelle solitude

Esquissé passé, Casablanca, lundi 4 mars 2019 (2)

Il fait tellement de gestes pour orner, éclaircir, compléter, nuancer son discours, le rendre persuasif et charmeur, que même s’il ne parle pas une langue que je connaisse, j’aurais certainement une idée, au moins de ses intentions si je le suivais attentivement. Et tout ça d’une seule main, car…

La seule chose: il est au téléphone…

Esquissé passé, Casablanca, lundi 4 mars 2019

Sur la photo, il a peut-être entre la mi-trentaine et le début de la quarantaine; souriant, avec femme et enfants, cheveux et moustache bien noirs, l’air bien portant.

Aujourd’hui, il en a soixante-dix. Le sourire est encore chaleureux, mais les cheveux et la moustache ont blanchi, les chairs se sont ramollies, la voix est rocailleuse et le rire ressemble à une toux, comme chez les gros fumeurs. Il n’a pas fumé devant nous, mais l’appartement porte un fond d’odeur de tabac.

L’appartement est vaste, dans un immeuble qui en compte une dizaine. Il y a trois chambres, deux salles de bains, un vaste salon – salle à manger et une cuisine remarquablement bien équipée pour une location.

L’immeuble était certainement très chic: il y a des miroirs au verre biseauté et un vaste lambris de bois d’essences différentes dans le hall d’entrée dallé de marbre (comme l’appartement, d’ailleurs).

Mais la peinture de l’escalier a terni, en plus d’être, par endroits, tachée d’énormes coulisses mystérieuses. Le seuil (de marbre!) de l’ascenseur est craqué.

Dans l’appartement, les murs du salon sont lézardés. C’est peut-être un effet de style volontaire, cela dit, puisque les autres murs sont intacts, eux.

Mais il y a aussi les ampoules brûlées dans les lustres; la douche qui a été moderne il y a peut-être 35 ans, justement, avec son système de son intérieur (!!!), mais dont les jets latéraux ne fonctionnent plus, et dont la grosse pomme au plafond est constellée de vert-de-gris…

Comme la base du robinet de cuisine, qui fuit de minuscules mais intense jets dans des directions improbables. Le robinet de cuisine, qui ne donne plus d’eau chaude, par ailleurs. J’ai vérifié, ce n’est pas l’arrivée d’eau sous l’évier qui est fermée. Au fait, l’arrivée d’eau de l’eau froide ne se ferme plus, elle! Un des deux robinets tourne dans le beurre, l’autre est complètement bloqué!

Le dessus de la cuisinière est propre, mais pas l’intérieur du frigo. Il y a une assiette encore un peu sale dans un des placards…

… On dirait que je chiale contre une location de vacances; pas vraiment. En fait, je repense au moment où il a fallu vider l’appartement de ma grand-mère, lorsqu’elle est partie vivre en résidence: sa mémoire lui faisait tellement défaut que mes tantes ont craint qu’elle n’oublie le feu allumé sur sa cuisinière!

Chez ma grand-mère, comme ici, il y avait des tas de souvenirs, de voyage, de famille, des meubles anciens ou semi-récents, de la vaisselle propre et de la sale, des trucs qui marchaient et d’autres, non, des craques aux murs… À sa défense, elle était bien un quart de siècle plus âgée que notre propriétaire, ici.

Ici, comme chez ma grand-mère, c’est le vrai appartement d’une vraie famille ou d’une vraie personne, et non pas un de ces machins impersonnels mis sur le marché par des gens qui veulent faire du fric, qu’on parle d’investisseurs professionnels ou amateurs.

Bref, je suis songeur, en voyant comment les habitations portent la trace de la courbe de l’existence des gens qui y vivent. Je crois que ça me rend nostalgique.

Le coucher de soleil était magnifique, depuis la terrasse, tantôt.

Carnet de voyage, Casablanca, dimanche 3 mars 2019

Un des bons côtés des voyages, c’est de nous aider à percevoir ce que nous prenons pour acquis, sans jamais nous poser de questions à ce sujet.

Par exemple, pourquoi prendre pour acquis qu’il va y avoir des feux de circulation un peu partout, mais aussi qu’ils vont être bien visibles pour tout le monde concerné, piétons inclus?

Pourquoi prendre pour acquis que les trottoirs sont des bandes plutôt plates et égales? Cette caractéristique est surtout essentielle là où il y a de grandes quantités de neige à débarrasser mécaniquement.

Pourquoi prendre pour acquis que les vêtements doivent être différents de coupe? Ici, plusieurs femmes (et un certain nombre d’hommes, par ailleurs) portent des vêtements de coupe identique, de grandes robes qui ne se distinguent que par les couleurs ou les motifs…

Pourquoi prendre pour acquis que les autobus urbains devraient être neufs et propres et en bon état?

Pourquoi prendre pour acquis que c’est préférable de laisser les passagers sortir du tramway, du bus, du métro, plutôt que de foncer à l’intérieur dudit bus – métro – tramway dès l’ouverture des portes?

Esquissé passé, Casablanca, samedi 2 mars et dimanche 3 mars 2019

En voyage, le corps ne change pas d’horaire automatiquement, loin de là. Certains organes continuent de fonctionner selon leur « ancien » horaire. Dans mon cas, ce sont entre autres les reins.

Dans la journée, boire ne m’a pas donné tellement envie de pipi. Mais, la nuit, alors que pour mes reins, la veille, c’était plein jour, alors, là!!!

Donc, une fois couché, je me relève, la vessie bien pleine. Or, le propriétaire de l’appartement où nous sommes a installé un petit dispositif automatique, qui émet, dans un petit « pschutt » caractéristique, un petit nuage de gouttelettes de désodorisant. Le dispositif est installé sur le réservoir de la toilette, et donc je me retrouve à me faire arroser ahem les mains ahem lors de mon passage.

Accident isolé, certainement…

Ben non. Ça recommence à la visite suivante, puis à l’autre… Finalement, je réoriente le petit machin (le dispositif vaporisateur, je veux dire) pour ne plus y être exposé. J’ai bien fait! Car Pschutt, encore!

… Je finis par conclure que le vaporisateur est déclenché par détection de la lumière, et non par une minuterie.

… Ce, jusqu’à ce soir… Car là, voici un instant, la machine s’est emballée! Des pschutt en cavale! Bon, je l’ouvre pour l’arrêter. Deux boutons: un des deux porte l’inscription du nombre de minutes (il était placé sur « 20 »!).

Maintenant il est à « off »…

Esquissé passé, Casablanca, samedi 2 mars 2019

-Le monsieur français il venait là avec des tas de femmes, dans le temps y’a longtemps; ça l’a pas empêché de mourir!

[devant la carcasse d’un immeuble probablement autrefois très beau, qui portait le nom d’Hôtel de France]

Esquissé passé, aéroport Mohamed V, Casablanca, vendredi 1er mars 2019

Deux très jolis moments, ce matin, en arrivant.
Le tout premier à la guérite de l’agent d’immigration. Il lit nos fiches, inscrit un hôtel fictif, puis s’arrête à ma fiche, et plus spécifiquement à ma profession:
-Musicien? Ah! Vous jouez de quel instrument?
-Du violoncelle.
-Ah! Très bel instrument! Moi aussi, avant ce travail, j’étais musicien; je jouais de l’… [je n’ai pas entendu]
-Pardon?
-Je jouais de l’orgue. Vous et moi, nous pouvons travailler ensemble! [dit avec un vaste sourire]
-Je ne pensais jamais dire ça à un agent d’immigration, mais, volontiers!

– – – – –

Nous attendons le monsieur qui vient nous chercher. Nous attendons longtemps. Un moment donné, une femme qui attend comme nous, à l’endroit où des voitures peuvent déposer et prendre les voyageurs, se tourne vers nous et nous dit:
-Puis-je vous aider? Puis-je appeler pour vous quelque part? Allez-vous à un hôtel? La navette est juste là.
-Ah, merci, nous attendons que la personne de qui nous avons loué l’appartement arrive.
-Ah, mais ce n’est pas correct, moi je suis Marocaine, je suis habituée d’attendre, mais vous! Quelle impression ça va vous donner du pays?!? Donnez-moi le numéro de téléphone, je vais appeler! [elle compose] Pourvu qu’il réponde!

Il répond, et nous comprenons que le monsieur qui vient d’arriver, juste quelques pas plus loin, est celui qui nous cherchait.

N’empêche, merci beaucoup, Madame! Ma mère et moi avons tellement souri pendant son appel!

Enseigner la musique (Esquissé passé), Candiac, mardi 19 février 2019


-Si Nicolas c’était le Messie,

[moment de suspense]

alors Dieu, ce serait la mesure!

[… Quand mon élève a commencé en me comparant au Messie, j’étais gêné pas à peu près, mais il a tellement bien fini sa comparaison, et ça résume tellement une partie essentielle de mon enseignement… Et en plus, ça m’a vraiment fait rire! Alors, pardonnez-moi, mais je la raconte! Extrait d’une pratique de groupe de violoncelles]