Conclusion sans histoire (5 juillet 2017)

Je me suis fait raconter une histoire de vie magnifique, je croyais pouvoir la conter, ce n’est pas le cas.

Je n’en garderai que les conclusions que j’en avais tiré, en attendant qu’une autre histoire me permette de nouveau de les illustrer…

« N’empêche… Je retiens deux aspects importants de cette conversation:

-d’une part, l’équilibre délicat à réaliser entre la discipline qu’est incontestablement la musique et l’exercice essentiel de la liberté qu’est la musique; et

-d’autre part, qu’un métier où on peut aider des gens à réaliser leurs rêves est un métier formidable. »

À ces conclusions, je vais seulement ajouter que l’exercice de la liberté n’est pas si évident que ça…

Musique de chambre (Westmount, mardi 4 juillet 2017)

Trio violon-violoncelle-piano, troisième mouvement. Pianiste: une dame dans la soixantaine, violoniste: une adolescente qui en est à ses premières armes en musique de chambre, même si elle a déjà pas mal d’années d’instrument. Pas grave, il est toujours temps de s’y mettre. Mesure 6/8, donc deux temps, oui, tout est bien expliqué… Premier motif, il y a une blanche pointée liée à une croche, puis une fioriture… La fioriture est toujours d’avance…

Nous sommes deux profs dans la classe: je joue la partie de violoncelle, Marcin supervise le tout. Nous expliquons plein de choses sur le comptage, sur la mesure…

Fioriture d’avance…

Nous jouons tout le mouvement d’un coup; tout fonctionne presque bien; je rattrape deux ou trois accidents de la violoniste, nous arrivons ensemble à la fin…

-Tu t’es perdue, quoi, une douzaine de fois?

-Oui, à peu près…

-Sur cette douzaine, combien de fois pensais-tu être en retard?

-Toutes les fois…?

-Oui, et combien de fois étais-tu vraiment en retard? Aucune… Combien de fois étais-tu d’avance? Toutes… Attention à l’impression d’être en retard; c’est souvent notre cerveau qui nous joue des tours…

Nous recommençons… La fioriture est encore d’avance.

Marcin explique qu’il y a le temps de respirer avant de jouer le motif, démonstration à l’appui. Nous recommençons.

Fioriture d’avance…

Pourtant, ça devrait être clair, avec tout ce qu’il y a autour…

Soudain, l’illumination:

-Quand tu joues, écoutes-tu ce qui se passe alentour, ou essaies-tu de rester concentrée sur ta partie seulement et de ne pas entendre le reste?… Sois honnête…

Petit sourire gêné:

-J’essaie de ne pas écouter…

[ça fait trois quarts-d’heure que le cours est commencé, je me trouve un peu toto de ne pas y avoir pensé avant!]

… Alors bon, la première qualité d’un musicien c’est l’écoute, tout ce dont tu as besoin est dans la partie de piano, et toute ma leçon habituelle…

Puis la fioriture est au bon moment.

J’espère qu’elle va se souvenir longtemps de cette leçon 🙂

L’Académie de musique de chambre (Westmount, 30 juin – 9 juillet 2017)

Mana, une violoniste avec qui j’ai le plaisir de faire de la musique de chambre, est aussi prof de violon. Son mari, Martin, est pianiste et prof de piano. Katarzina, dite Kasia, est violoniste et prof de violon; son mari, Marcin (non, ce n’est pas une faute de frappe, il est Polonais), est bassiste et prof de… musique. Oui, il y a bel et bien un genre de patron qui se répète, ici, et je m’inclus dedans.

Nous enseignons tous la musique en privé; Mana et Kasia ont même leurs propres écoles « officielles » à la maison, en plus de celles où elles enseignent à l’extérieur.

Donc, nous enseignons tous en privé, à des élèves qui prennent des leçons individuelles, et arrivons tous au même constat: c’est bien beau, les cours individuels, et pour la technique instrumentale, c’est pas mal la seule solution, mais pour ce qui est de la musique comme moyen d’échanger, la meilleure école (au sens large) est encore la musique de chambre, c’est-à-dire en petit groupe, sans chef d’orchestre.

Je reviendrai éventuellement sur les fondements de cette approche, musique instrumentale apprise en solo versus musique de chambre; pour le moment, ce à quoi je veux en venir, c’est que Mana, qui est une personne pleine de ressources, a organisé une académie d’été de musique de chambre, dont c’est présentement la troisème édition, et que depuis le début j’ai le plaisir d’y enseigner.

L’académie fonctionne selon un principe simple, et courant dans ce genre d’entreprise: il y a des cours chaque jour, puis deux concerts: un concert des profs (qui sera mercredi soir, en ai-je parlé?) et un concert des élèves (qui sera dimanche après-midi, j’en reparlerai).

Mana choisit les répertoires: celui des élèves, pour les cours, et celui des profs, pour notre concert. Nous commençons nos répétitions dans la semaine précédant l’académie.

Ce qui est vraiment intéressant, dans cette façon de faire, c’est que nous avons l’occasion de nous appliquer à nous-mêmes les principes que nous allons enseigner la semaine suivante… Dans mon cas, c’est bien simple…

… Je devrais demander à mes élèves qui me suivent sur ce blogue ce sur quoi je vais insister, pour voir s’ils me suivent aussi dans mes cours… 🙂

Mais je sais aussi que, cette année, j’ai enseigné les extensions de la main gauche à bien du monde (une année normale, quoi…) et je me souviens avoir dit que l’immense majorité du temps, on fait l’extension 1-2; une petite minorité, on fait l’extension 3-4; j’ai ajouté, dans un ou deux cours, que si on a à faire l’extension 2-3, c’est qu’on est dans le trouble.

Or, dans le magnifique quatuor avec piano opus 47 de Robert Schumann, il y a ce passage-ci:

Mon meilleur doigté, pour le moment, comprend, dans l’ordre, les extensions 2-1, 4-3, 4-3, 2-1, 3-2, 3-2, 3-2, 2-1 et plusieurs démanchés.

Gnarf…

Nouvel horizon (Montréal, fin juin – début juillet 2017)

… Ce ne sont plus les paysages de Navarre ou de Castille…

… Je mets cette photo en ligne, et je m’aperçois que je m’ennuie de bloguer, au fond. J’aurais pu parler des funérailles samedi, de l’académie de musique de chambre en cours, des répétitions pour le concert des profs mercredi soir (19h30, église unie Westmount Park)…

Et si je recommençais à traîner mon clavier, tiens…

Esquissé passé, funérailles à Outremont, 1er juillet 2017 (2)

-« …C’était magnifique, votre musique! C’est-tu toi qui étais derrière le, le…  ? [il s’adresse à moi en parlant du buffet de l’orgue]

-Non, moi j’étais au violoncelle.

-Ah, ben… C’tait bien…

-Bien pareil?

Il se tourne vers la flûtiste:

-Ah … la flûte, moi c’est, moi c’est…

Et il a assez serré de mains, alors il s’en va (après tout, parmi les parents amis et collègues, il fait partie de la troisième catégorie). La flûtiste me regarde en souriant très très largement:

-Moi c’est, moi c’est… Moi c’est quoi?!

[Merci Manon pour la correction!]

Leçon de vie (Petite-Patrie, Montréal, 29 juin 2017)

Bon, j’ai une répétition chez Mana, en vue du concert des profs de l’académie de musique de chambre; ce matin, nous allons pratiquer le quatuor avec piano de Schumann… Après la répétition, j’ai un rendez-vous avec Suzie sur la Rive-Sud, alors je prends l’auto…

J’arrive juste comme les deux camions de recyclage viennent de passer (ben oui, deux, un par côté de rue) dans la petite rue à sens unique où je me suis stationné la veille, pour cause de nettoyage devant chez moi. J’ai peut-être une petite chance de passer avant le camion de vidange… Si je puis faire signe au chauffeur et être vu…

Je ne sais pas s’il ne m’a pas vu intentionnellement ou accidentellement, mais il ne m’a pas vu. J’écris à Mana que je risque d’être en retard, pris comme je suis derrière ces trois mastodontes.

Et je suis le camion de proche, en voyant tout ce que mes relatifs voisins envoient à la décharge… Des montagnes de sacs, des poubelles plus que pleines, que les vidangeurs ne peuvent que renverser, des tas de trucs plus bons, des tas d’autres qui auraient peut-être pu avoir une autre vie, une imprimante (Ho! Me semble que ça ne devrait pas aller dans les déchets ordinaires, ça?! Résidus toxiques, non?), un sommier, des trucs métalliques, des branches, des déchets de construction…

…Un canapé lit convertible, qui déborde de l’arrière du camion… mais qui se retrouve écrasé comme presque rien, déchiqueté par la lame de la benne à ordures…

Comme une métaphore de nos propres existences, qui peuvent sembler solide de l’extérieur…

Mais aussi le choc, après avoir voyagé cinq semaines avec si peu de matériel (qui, pourtant, pesait déjà lourd dans mon dos…), de voir qu’en apparence chaque maison jette plus que le total de ce que j’ai transporté…

[… En écrivant ceci, je jette un œil sur le désordre encombré de mon propre appartement… Ai-je vraiment besoin de tout ça? Ciel…]

Rendu au coin de la rue, je m’avance; un des vidangeurs dit à l’autre qu’ « Il est pressé celui-là! »… Mais j’ouvre ma vitre plus grand, pour leur adresser la parole; celui qui venait de parler tend l’oreille.

« Vous suivre, c’est une leçon de vie. Merci pour votre travail, les gars! »

Il me salue de deux doits à la casquette en souriant…

Esquissé passé, Montréal, mercredi 28 juin 2017

La maison au coin de la rue est en travaux de remplacement des portes et fenêtres. Il y a, sur le côté, des rubans d’accès interdit, des cônes oranges et une nacelle mécanique stationnée le long du trottoir. Un petit vieux, pantalons gris clairs, gilet de laine gris bleuté clair, casquette de laine beige, s’engage à petits pas lents entre les cônes et l’engin… Je contourne par la rue.

Rendu vis-à-vis la perche de l’engin, je vois le petit vieux tout courbé qui passe sous ladite perche; il y a une grosse plaque métallique juste à côté de sa trajectoire. Je lui dis: « Attention à votre tête! »

Il se relève un petit peu, me lance un minuscule regard, se recroqueville tout de suite en criant « Aouh! »…

… Puis se relève tout de suite, « Scusez-la! », deux yeux bleus bien clairs sous la visière, un regard de vieux sacripant content de sa blague. La dame qui me suit rigole.

Musique de chambre (Montréal, 27 juin 2017)

Nous avons commencé les répétitions pour le concert des profs de l’académie de musique de chambre de Westmount. Vous pouvez réserver la date: mercredi prochain, 19h30. Au programme, des compositeurs en S: Schumann, quatuor avec piano; Schubert, trio à cordes, Szymanowski, je ne sais pas trop quoi (je ne suis pas impliqué dans cette pièce), Schnittke, Hymnus II (pour violoncelle et contrebasse).

Bon; le Schubert, je le connais depuis longtemps, pas de trouble. Le Schumann est très beau mais pas commode: des tas de détails de nuances et de rythme, un passage avec une série d’extensions inhabituelles, des kilomètres d’unissons redoutables avec le piano ou entre cordes, quelques notes avec une quantité de lignes par-dessus la portée qui devrait normalement être réservée aux flûtistes…

Mais le plus malcommode, c’est le Schnittke. Il y a, en particulier, une passe d’harmoniques à la fin qui est vraiment un casse-tête. Cela dit, c’est une pièce fascinante.

On se voit au concert?

La médaille du mérite (Montréal, samedi 24 juin 2017)

Retour de notre gig en CHSLD… Caroline et moi prenons une petite collation, aussi pour prendre le temps de jaser un peu plus, de mon voyage, de notre prestation, de la vie en général…

Arrêt dans un café près de chez moi. La petite serveuse, mignonne, porte devant l’épaule gauche une étoile à six pointes, avec quelque chose d’écrit dessus. Je ne l’avais pas vue tout de suite, parce que c’était le patron qui s’était adressé à nous en premier.

Je ressens un petit malaise… Je demande à la jeune fille ce que représente cette étoile; elle me dit fièrement que c’est sa médaille du mérite, remise par son patron parce qu’elle a fait un service de café expresso impeccable, un peu plus tôt…

Je lui dis qu’à part que ce soit l’épaule droite plutôt que gauche, cette étoile placée là me rend un peu mal à l’aise, parce qu’elle me fait penser à celles que portaient les Juifs en Allemagne et dans les territoires occupés, pendant la seconde guerre mondiale. La jeune fille, mal à l’aise, ôte son étoile, et dans un sens je suis malheureux, je ne veux pas la priver de son mérite…

Je lui dis alors que, cinq jours auparavant, j’ai soupé avec un homme qui, dans sa jeunesse, était surveillant de prison en Allemagne, et qu’il avait à surveiller, en particulier, d’anciens SS, notamment les gardes de Treblinka…

« Ah, désolée, mais c’est quoi Treblinka? Je ne connais pas… »

Le patron intervient:

« C’est un camp de réfugiés… »

Je corrige: « Non, un camp de concentration, en Pologne, il me semble… »

… Je me suis trompé, j’aurais dû dire un camp d’extermination…

Court moment de malaise…

1945… 2017… 72 ans, deux générations… Déjà, l’oubli…